« Prendre un baiser aux belles filles, C’est les traiter honnêtement.
Il sied d’être toujours honnêtes, Donc il faut être un peu voleurs.
– Les gueules de loup sont des bêtes,
Les gueules de loup sont des fleurs. »

Victor Hugo

Léon

Ah, je t’en prie, lecteur, ne me fais pas reproche !…


C’est vrai, je vous ai un peu laissés tomber, Olga Polka et toi : c’est fou ce que le temps peut se remplir, parfois, de trucs-à-faire qui ne peuvent plus attendre, en tout cas qui ne veulent plus, qui trépignent, qui exigent, manifestent, occupent le terrain, union-font-la-force, bref, auxquels on finit par céder en abandonnant lâchement ce qu’il y a de vraiment important dans la vie — rêver dans le petit matin en sirotant son café, bavarder le soir autour d’un bon verre, et te raconter la vie d’Olga Polka, ô lecteur impatient et plein de questions et de suppositions.


Olga Polka, qui n’est jamais bien loin et guette le moment où elle pourra me rappeler à mes fonctions, s’est chargée de lister toutes tes interrogations sans réponse.

Aussi vais-je tenter, avant que de reprendre le fil de ce récit, d’étancher ta soif et pour ce faire d’aller d’abord au plus pressé en répondant à cette question, certes essentielle : quid de Léon ?

Question diversement déclinée, ô lecteur à géométrie variable qui de sylvie à château margaux et quelques autres t’interroges sur cet être fugace et pour l’instant mystérieux ; question pleine d’hypothèses et de suppositions, Est-il rentré, avec son mulet ? (Oui, ça fait belle lurette) Quel âge a-t-il ? Où vit-il ? Seul ? Avec Fine ? Est-il celui qui « raconte la vie en chantant », comme le suggère Volauvent ? Élève-t-il des chèvres ? Est-ce que Fine l’a dans la peau ? Et tout ça.


Mazette, il t’intéresse, le beau Léon, lectrice — oui, là j’écris « lectrice » car je sens bien, sauf ton respect, que, rien de vraiment neutre dans cet intérêt… et j’écris « beau Léon » parce que oui, il était beau, le petit frère de Joséphine !

C’était son petit frère : par définition les petits frères sont beaux, charmants, intelligents, drôles, et pas raisonnables, Léon était tout ça, il n’avait guère plus de 20 ans et la guerre l’avait épargné.


Il est convoqué au conseil de révision début 1916, comme tous ceux de la classe 17, car la guerre a faim. Mais c’est un enfant — il le restera toute sa vie, petit, mince, agile, avec un air d’enfance irréductible, cette place lisse entre les sourcils qu’aucune inquiétude ne marquera jamais, et cette façon de bouger… as-tu remarqué, lecteur, comme les adultes, même jeunes, même dans l’action, même seuls, gardent des postures respectables, évitent de s’accroupir, de se ployer ou de se cambrer ou de s’étirer, se figent peu à peu dans une raideur bienséante… Léon ne prit jamais ce pli, et s’il fut d’abord exempté pour défaut de taille et faible constitution (1m.48), c’est surtout que personne, en le regardant, ne pouvait imaginer le voir porter un uniforme ni, surtout, une arme. On l’ajourne. Sa mère respire, Fine se réjouit en secret, son aîné qui se bat dans la marne lui écrit qu’il ne connaît pas sa chance, et lui-même, un peu vexé d’abord, retourne à ses moutons plutôt content.


Le répit cependant ne dure pas : nouveau conseil au printemps.

Le bordereau indique toujours : « cheveux châtains, yeux gris, front haut, nez rectiligne, visage long, degré d’instruction 3, célibataire. » Mais plus trace de « faible constitution » (il est vrai que Léon était plutôt robuste sous ses dehors presque malingres), et dans ces années-là il n’y a plus de petite taille qui tienne… Il est toutefois incorporé à l’arrière ; il fera toute la guerre dans l’intendance. Sans doute ce « degré d’instruction 3 » l’aura servi, qui signifie qu’outre la lecture et l’écriture il possède un bon niveau primaire, même s’il n’a pas passé ou pas réussi le brevet des écoles. On l’emploie aux écritures et aux comptes, il s’ennuie, la caserne pue, les bureaux puent, la guerre lui semble un jeu stupide, incroyablement stupide (quand on serait si utile à l’agnelage ou aux foins, au tilleul ou aux vers à soie, à redresser la charpente de l’appentis qui bat de l’aile et le muret du jardin qui s’affaisse, ou à donner un coup de main aux femmes qui étendent les draps sur le pré d’en bas, et à les faire rire… La guerre lui semble encore plus stupide que brutale, comme ces batailles de garçons dans la cour de l’école, qui le faisaient fuir autant que l’ennui des leçons. Mais faire la guerre buissonnière… Il prend son mal en patience, écrit longuement à sa mère qui lui répond par l’entremise de Fine en lui donnant, longuement, des nouvelles des gens et des bêtes, et aussi de la fontaine, qui ne coule plus qu’un petit filet, on ne sait pas si c’est la sécheresse ou le conduit là-haut qui est encore cassé. Chaque lettre se termine par « fais bien attention à toi ».

La dernière année, il passe tout son temps libre à l’infirmerie, à faire la lecture aux blessés pour les distraire de leur douleur. Rocambole, Les misérables, Le bossu, ou encore Les trois mousquetaires, voilà ce qu’il lit et relit sans se lasser : à plus quatre-vingts ans il sera encore capable d’en réciter par cœur des pans entiers.


Faut-il que je vous raconte qu’en rentrant de la guerre il a vu, en quelques semaines, son frère aîné rentrer perclus de gaz moutarde, le second mourir de la grippe espagnole, puis sa mère, sa mère adorée, mourir de chagrin ? En ce temps-là aucune famille n’échappe aux drames, aux souffrances, aux deuils.

Fine et Léon eurent un peu l’impression d’être rescapés d’un massacre, d’un cataclysme, d’une apocalypse… vider la ferme des meubles et des bêtes, enterrer les morts, donner à chaque vivant son dû, cette besogne les engloutit durant de longs mois. La paix qu’ils avaient tant attendue avait un goût de cendre. Mais ils se soutenaient, plus proches qu’ils n’avaient jamais été ; ils s’arrangèrent une vie où seul ce qui leur importait avait sa place : pour Fine, l’école, le socialisme, l’amitié : pour Léon, ses bêtes, ses lectures, la danse et les femmes…


Car Léon plaisait aux femmes. Il chantait la romance, chuchotait des mots tendres,  dansait à ravir. Et il les ravissait… mais sans se départir de son air d’enfance, et sans jamais s’engager plus loin que la prochaine danse.


Et celles qui l’ont connu sur la fin de sa vie sont encore sous le charme de cet éternel jeune homme de quatre-vingts ans passés, qui vous attrapait la taille et vous glissait à l’oreille quelques vers de la « chanson en canot » de Victor Hugo…

 


2 commentaires

  • Kanuk a écrit :

    Look on Eulalie’s blog!

  • bebert a écrit :

    Coucou la narratrice. Bien contente de te retrouver: c’est Eulalie qui m’a dit que tu étais revenue.
    Et j’en ai profité par faire un détour (trop rapide) du côté de chez Victor: « Toute la lyre » sur Wiki! ces poèmes-là on les a pas appris à l’école, même pas idée que ça existait!
    Et puis Colette Magny bien sûr: ça fait chaud au coeur.
    Bon à part ça j’aimerais bien faire une danse avec Léon …

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