Le capitaine

 

Le capitaine n’a pas d’âge.

Désolée pour toi, lecteur, je comprends bien que tu t’interroges, et en effet, c’est bien une question qu’on en vient à se poser, tôt ou tard.

Mais il n’y a pas de réponse, et je ne peux pas l’inventer, même pour satisfaire ta légitime curiosité. Le capitaine, oui, je peux (ça vient, ça vient), son âge, non. Car j’ai beau chercher fouiller tourner et retourner le truc, c’est une évidence à laquelle je ne puis me soustraire : le capitaine n’a pas d’âge.

 

Au moment où il fait (sous ton amicale pression, lecteur) irruption dans cette histoire, le capitaine a déjà derrière lui une carrière dans la marine marchande, dont on ne saura pas grand chose (à moins que toi, lecteur, tu n’aies d’autres informations, d’autres sources) sinon qu’il en a rapporté une casquette et une vareuse, force récits exotiques et un certain goût pour le rhum, une petite fortune et une jambe de bois.

Oui, comme le capitaine Colette, il a perdu une jambe : mais pas à la guerre. C’est la seule chose dont on soit sûr. Pour le reste, la griserie du rhum, ou de l’auditoire, ou simplement des mots, inspirent au capitaine mille e tre récits plus fous les uns que les autres pour expliquer cette amputation. Requin, pirate, mari  jaloux, piège à tigre, maîtresse acariâtre, pari stupide, sauvetage périlleux en mer démontée, pied gelé, gangrène, serpent scorpion ou araignée, clou rouillé, cheval fou, et même automutilation sous accès de quart d’heure colonial, tout y passe, aux quatre coins du monde, du plus glorieux au plus piteux, du plus dérisoire au plus dramatique, selon l’humeur ou l’assemblée.

Personne n’en saura jamais le fin mot, comme nul ne sait d’où vient sa fortune, sur laquelle il reste muet, et dont on ignore l’ampleur. Tout ce qu’on sait c’est qu’elle lui a permis, entre autres, de faire construire cet étrange pavillon à tourelles, en plus pur style belle époque, avec force stucs, balcons, et vitraux chantournés, perdu dans la pinède, invisible de la grand route, et où l’on accédait alors par une belle allée de macadam aujourd’hui dévorée par les buis. Descends sur la route du cimetière, prends à gauche à la fourche et continue sur cinq cent mètres. Là, sur ta droite, tu le vois le pilier qui s’écroule ? C’est le début de l’allée. Elle trace droit, plein ouest, jusqu’à la proue de la colline : c’est là qu’il a amarré son bâtiment.

 

Par le double escalier à volutes qui dégringolait à travers le parc, le capitaine rejoignait le Plan en moins d’un quart d’heure : il avait racheté d’abord la patache qui assurait la ligne depuis Montbrun jusqu’à la Durance, puis celle du Bochaine, et fut un des premiers à remplacer les chevaux par des moteurs. Le relai du Plan ne figurait pas sur ces lignes, et ne servait d’abord qu’au repos des chevaux et à la réparation des pataches, puis des autocars. Il deviendra bientôt un petit hôtel flanqué d’une pompe à essence. Nous le retrouverons au cours de cette histoire, mais restons-en au capitaine.

Le capitaine savait tout faire, mais il aimait surtout faire travailler les autres, et son capital. L’alambic qui faisait le tour du pays au moment des lavandes, c’était lui. L’atelier pour le chauffage et le dévidage des cocons, lui aussi. La petite tannerie pour les peaux de moutons, encore lui. Il plaçait à la barre un second de confiance, et lui fichait un paix royale tout en gardant un œil, de loin, sur la navigation. Réglo en affaires, d’ailleurs, pas mesquin au partage des bénéfices, honnête et même un peu plus avec les ouvriers et les tâcherons, prêtant peu mais investissant volontiers si le coup lui semblait intéressant ou le bonhomme sympathique. Ses affaires prospéraient : on oublia vite qu’il venait de nulle part et depuis pas guère, il devint vite une figure locale. On l’invita dans les dîners, au bourg. Il donna chez lui quelques fêtes, on dansa, on but du punch qu’il flambait lui-même avec un rhum qu’il faisait venir spécialement des îles. Les mères se surprirent à penser qu’il ferait un gendre fort acceptable, et s’interrogèrent sur son âge.

Rien pourtant chez lui ne dénotait le notable de province. Le capitaine portait la vareuse et le pantalon de coutil, partageait sa blague et sa fiasque, et s’exprimait dans un argot émaillé de mots et d’expressions glanées sur tous les continents. Ça faisait sourire la bonne société. Il tutoyait tout le monde, du curé au taille-lombric. Tout le monde, sauf Joséphine, qu’il vouvoyait, à qui il donnait du « Mademoiselle » long comme le bras et devant qui il se décoiffait.

(Ai-je dit qu’il était chauve ? Que sa casquette était plus souvent fourrée dans sa poche que sur sa tête ? Que son crâne était bronzé et d’un bel arrondi, et son front haut, ce qui lui conférait une sorte de distinction, surtout lorsqu’il inclinait légèrement son buste vers l’institutrice, avec un brin de raideur…)

 

Avec tout ça, on peut sans peine supposer qu’il n’est plus un jouvenceau. Le cuir tanné (mais le soleil, mais les embruns), sec et droit comme un de vingt ans, mais pas bien souple (mais le commandement, mais la jambe de bois), l’œil (bleu des mers du sud, comme il se doit) perçant, mais perdu dans un lacis de rides (mais la mer, le miroitement, les mirages), le capitaine peut avoir quarante ans, ou soixante, ou plus, qui sait ? Le capitaine n’a pas d’âge…

 


3 commentaires

  • forgetit a écrit :

    aprés une 1ére lecture je suis baba ( au rhum ).
    il est magnifique.

    forgetit :

    on imagine facilement qu’un tel homme doit parfois laisser passer un reflet sombre et vague dans la solitude de son petit manoir ; un bock de rhum dans une main une pipe , ou un havane à la bouche, un livre de voyages, ou un atlas , sur les genous son visage doit à ces moments là évoquer les mers froides, les creux profonds qui les traversent sous un ciel de plomb pommelé.
    je veux dire quand il est seul, car son regard, doit aussi se consteller d’étoiles et de sourires bienveillants et pudiques, secrets, la bouche fermée, et courbée vers le bas quand il reconnait un être de nature semblable en quelque sorte à la sienne. cette tendresse doit lui permettre de se taire, pour laisser un autre « phénomène » s’exprimer malgré sa présence.

    ouais et puis son caractère doit pouvoir dresser des nuages noirs de fracas terribles et de dents serrées si on le contrarie trop.

    mais il doit être bien désarmé en effet ce solitaire face à la solidarité des « gens » et l’amitié féminine qu’on a déjà vue. ce qui explique son attitude devant fine surement.

    bon je laisse la place paske sinon, hein …

  • mariolga a écrit :

    ah ben là, j’ai tout faux, j’avais pas tout lu !
    alors le capitaine, il est pas militaire et donc il n’est pas venu en permission engrosser une jouvencelle
    mais l’idée qu’il soit peut-être quand même le père d’Olga Polka, ça se tient
    du coup comment va-t-elle considérer Elie ?
    Et est-ce qu’un père biologique pouvait à cette époque reconnaitre un enfant qui était né d’un couple légitime ?
    il devait déjà exister les adoptions simples , ne serait-ce que pour la transmission du patrimoine…
    Autre interrogation, là Olga, elle a 7 ans mais son oncle, le beau Léon, qui aime danser ne doit guère être beaucoup plus grand qu’elle (1m48) alors quand est-ce qu’il lui apprend à danser ?

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter (et donc être inscrit) pour laisser un commentaire.


Imprimer ce texte Imprimer ce texte