feuillet 2

Où le lecteur trop pressé apprend que dans cette histoire il ne faut pas se précipiter sur la première déduction venue et que, non, Fine n’adopta pas Olga Polka.

« Tu n’iras pas à l’assistance. Je te le promets, tu m’entends ? »

La mère de Fine était une enfant trouvée qui, là où d’autres mères brandissent loups-garous et croquemitaines, menaçait ses enfants de les abandonner et leur contait un épisode, chaque fois différent et toujours plus sinistre, de son enfance ballottée d’orphelinats en placements… Le récit, toujours commencé dans la colère, toujours se terminait dans un murmure noyé de larmes propre à calmer les plus turbulents et à désarmer les plus fortes têtes.

Et forte tête, Fine l’était depuis sa plus tendre enfance, malgré la tendresse, malgré l’enfance. Très tôt, elle avait donc appris à faire place en elle à deux mouvements apparemment contraires, mais dont le déploiement conjoint lui devint naturel : une compassion naïve et sans réserve, d’abord pour cette mère inconsolable et son inépuisable réservoir de chagrins, puis pour toutes les enfances blessées, et en premier chef les enfants abandonnés ; mais, face à cette compassion, ou mieux, enlacé à elle, l’embrassant, l’emportant, la soutenant même, un robuste sentiment de révolte contre toute souffrance ; toutes : celle qu’avait subie sa mère autrefois mais aussi celle qu’elle s’infligeait dans ces remémorations larmoyantes, bien qu’elle semblât s’y complaire, et celle, surtout, dans laquelle elle-même se trouvait piégée par le chantage qu’exerçait cette mère trop vulnérable pour qu’on prît le risque de lui résister.

 

Lecteur,» , je vois très bien où tu m’embarques, mais c’est l’histoire d’Olga Polka que je veux te conter. Si je continue à te suivre, une question entraînant l’autre nous aurons cinq cents pages sur Joséphine avant qu’Olga n’ait pu balbutier son premier mot.

 

Donc, lecteur, nous n’allons pas nous égarer plus avant dans l’enfance de Fine. Je ne te raconterai pas comment elle apprit, très tôt, à ne jamais céder au chantage, tout en évitant les résurgences douloureuses. Pas plus nous ne nous attarderons sur son envahissante fratrie, son père, ah non, je ne vais pas démarrer sur son père maintenant, ni sur Léon, ni sur Mathilde, ni sur aucune des péripéties qui, à trente-cinq ans,  l’avaient amenée ici, dans ce village à flanc de montagne, dans cette petite école.

 

Ce qui nous intéresse, c’est cette bestiole repue qui gigote nue sur une serviette, en attendant que l’eau tiédisse pour la toilette. Qui hurlait, il y a moins d’une heure, abandonnée dans le râtelier à foin, dans la chaleur des bêtes. Qui, cette nuit même, était peut-être encore dans les bras de sa mère. Dans son ventre, hier encore.

 


Je profite au passage de cette apostrophe pour signaler que ce lecteur est un neutre. Qu’il m’importe assez peu que le masculin, dans notre langue, revête la même apparence que le neutre : aux hommes de s’en soucier, et s’ils le désirent, de s’en distinguer. Mais qu’il m’importe infiniment que nous ne soyons pas, ni toi, lecteur, ni moi, auteur, dépossédés, par une affectation abusive de genre, de ce noyau sinon d’essence, à tout le moins de profonde existence où nous échappons à toute classification, et peut-être même à toute sexuation – à quoi ne se résument, tant s’en faut, ni le désir, ni la libido, ni l’identité. Powered by Hackadelic Sliding Notes 1.6.5

15 commentaires

  • Donc Fine est institutrice, mais elle a trouvé le bébé dans le foin des chèvres. Donc, elle fait les deux en même temps : instit et éleveuse de chèvres ? Ou alors, elle vit dans un village communautaire où les chèvres sont à tout le monde et chacun va leur rendre visite à tour de rôle ? A moins que Fine, bien que célibataire, vive chez Léon qui, lui, élève des chèvres ?

    la narratrice paucisciente :

    Ah, ça pourrait bien être les trois à la fois, ou alors rien de tout ça, ou pas tout à fait, mais pas loin…

    … alors, quoi, pour le prochain feuillet ? Fine, Léon, Olga Polka ? Un autre, une autre ? On la laisse au pis d’Aubépine, ou on s’occupe d’elle ?

    😉

  • chateau margaux a écrit :

    Comme ça je me dis que si la fine elle n’a point d’enfant et qu’elle a su résister au chantage d’abandon maternelle…..pour sûr qu’elle va adopter la petite Olga….Et même bien s’en occupée….
    La voilà mère…..Presque que par l’opération du saint/sein esprit…..

    Je sens qu’elle va envelopper le nourrisson naissant dans quelques tissus, puis la poser délicatement dans une boite remplie de coton pour qu’elle est bien chaud….Une grande aventure de plusieurs années démarre pour les 2 protagoniste….

  • sylvie a écrit :

    Et le Léon, il passe souvent chez la Fine, il y habite, c’est son voisin, il vit seul ?
    Comment est située la maison de Fine, dans le village , à l’écart, ou complètement isolée. Avec des chèvres il doit bien y avoir du terrain autour
    Enfin, pour cette petite, sur que Fine vas bien s’en occuper.

  • Myggenaes a écrit :

    « Où le lecteur trop pressé apprend que dans cette histoire il ne faut pas se précipiter sur la première déduction venue »

    Ô bien non, le lecteur peut-être un peu rapide dans sa diagonale lecture ne se dépêchera pas sur la première déduction ni sur la dernière.

    Il se laisse emporter par ce récit qui prend bien la tournure d’un conte… et pense à Andersen, Pérault, Dahl, Singer et d’autres…

    Il en demande ENCORE et va se recentrer sur Olga Polka au milieu de tous ces protagonistes

  • la narratrice paucisciente la narratrice paucisciente a écrit :

    Où le biographe découvre que non seulement les personnages vivent leur vie (ça il l’avait déjà éprouvé), non seulement les lecteurs gambadent à leur guise, mais lui-même, narrateur déjà débordé, fait des effets d’annonce en italique et ne donne même pas suite !!!

    bien, c’est donc dans le feuillet suivant qu’on va voir que non, Fine n’adopte pas 🙂

  • chateau margaux a écrit :

    Mais que va t-elle faire de ce nourrisson braillard?…..
    Elle va le refiler à une copine en manque de bebe…ou a une nourrice….
    A moins qu’elle ne parte à la recherche de la mère biologique?

  • la narratrice paucisciente la narratrice paucisciente a écrit :

    Oui, c’est à peu près ce qui lui passe par la tête, ce matin-là…

  • chateau margaux a écrit :

    Oui, j’imagine bien que la fine Fine va cogiter un max pour trouver la meilleure solution pour ce nouveau né…ou nez….Fine suis sûre qu’elle a du pif!

  • Myggenaes a écrit :

    Dans le feuillet suivant, allons-nous, lecteurs, découvrir comment Fine saura enseigner à ce nourrisson comment faire un pied de nez avec sa main large comme une tartine du goûter ?

    Mon impatience n’attendra pas de capter 14 feuillets plus tard l’histoire d’Olga… Max la nommera tendrement « son petit chevreau », pourquoi ? est-il son oncle, son frère, son fils, son ami… ?

  • mariolga a écrit :

    J’aimerais bien savoir qui l’a nommée Olga Polka et pourquoi ? Si c’est Fine, est-ce parce qu’elle a des ascendences slaves ? Est-ce que c’est Fine qui aime danser ou Olga qui, en se tortillant, donne l’impression de danser ? Et pourquoi pas la gigue,la scotisch ou la biguine ?

    la narratrice paucisciente :

    Héhé. Vais pas tout vous dire tout de suite 😉

  • chateau margaux a écrit :

    mon petit chevreau ou ma biquette! au choix

  • Véronique Véronique a écrit :

    Héhé. Où la curiosité et l’empressement du lecteur sont habilement induits par la narratrice qui, bien sûr, ne nous racontera pas « comment Fine apprit, très tôt, à ne jamais céder au chantage, tout en évitant les résurgences douloureuses. » Pas plus qu’elle ne s’attardera « sur son envahissante fratrie », etc. (clin d’oeil)

  • Myggenaes a écrit :

    Fratrie, fratro, abadabibo !
    On pouvait s’en douter que la narratrice n’allais pas dire tout de suite !

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