feuillet 9

Où Olga Polka parvient une deuxième fois à étonner Fine qui pourtant en a vu d’autres.

 

— Elle sait lire ! Cette enfant sait lire ! On ne m’en fera jamais d’autre ! C’est un monde ! (Fine sous l’emprise de l’émotion retrouvait les emphases de sa mère).

 

Elle en avait pourtant vu, des enfants, et ne s’étonnait plus de grand-chose. Olga Polka aurait pu, ça s’était déjà vu, arriver à l’école en sachant déjà déchiffrer, ou même lire. Elle aurait pu, ça se voyait souvent, piétiner plusieurs années dans un apprentissage besogneux. Ce que, d’ailleurs, elle semblait faire, après presque un an d’école. Or, non.

 

Elle savait lire et elle s’était débrouillée pour que personne ne s’en aperçoive !

— Mais pourquoi ? Pourquoi ?

La petite restait muette. Elle levait vers Fine de grands yeux embués, sa lèvre tremblait un peu, et son regard restait obstinément vague et vacillant, comme lorsqu’on lui demandait de lire et qu’elle semblait chercher, au fond de l’eau, un alevin en fuite.

 

C’est au moment du poème que l’affaire avait éclaté. Joséphine avait écrit, au tableau, un texte de Remy de Gourmont, « le jardin ». On était en train de déchiffrer, on venait de finir la première strophe que tous avaient reprise en chœur, un peu hésitants, et traînant sur le dernier vers Notre jardin est riche et doux…

On entendit alors la voix claire d’Olga Polka :

Les pois grimpent le long des rames ;

Les rames ressem/…

Elle s’était tue d’un coup, rouge, un peu suffoquée. Joséphine ne l’était pas moins et regardait Olga Polka avec des yeux tout ronds. Un silence prudent régnait dans la classe.

 

— Tu le connais déjà ? Non, n’est-ce pas ? (où l’aurait-elle appris ?) Tu l’as lu ? Tu lis ?

 

On ne savait pas si la maîtresse allait se mettre en colère ou éclater de rire ou fondre en larmes, elle avait l’air aussi tourneboulée qu’Olga Polka, elle s’exclamait comme on ne la voyait jamais faire (ou presque). Puis elle resta un moment pensive, la main sur l’épaule de la petite, qui tripotait les boutons de sa blouse en reniflant prudemment.

 

Joséphine n’était pas d’avis de brusquer les apprentissages : on ne tire pas sur le blé pour le faire pousser, chaque enfant avait son heure. Sa méthode, largement inspirée de celle de son camarade Freinet (avec quelques interprétations très personnelles), permettait à chaque enfant de cheminer, non seulement à son rythme, mais à sa façon. Dans cette classe unique, les programmes et les niveaux n’avaient guère d’importance — même s’il fallait bien, à chaque fin de trimestre, se plier au rite des compositions et des notes sur lequel l’inspecteur ne transigeait pas. Au reste, la plupart des enfants s’en sortaient plutôt bien : c’était un sport comme un autre… aussi excitant que les tournois de jeu de dames ou les courses au trésor.

 

À l’école, malgré l’enthousiasme de Freinet pour cette machine et les innovations pédagogiques qu’elle permettait, il n’y avait pas d’imprimerie. D’abord, la commune n’était pas assez riche, le sou de l’école avait d’autres priorités. Puis, Fine aimait la liberté que donne l’écriture à la main, plutôt que la lourdeur de la composition et de l’impression.

On écrivait des textes libres, on s’entraidait pour corriger l’orthographe, on consultait des fiches de grammaire, chacun finissait par se prendre au jeu… Olga Polka, non. Tout cela ne l’intéressait pas, et lorsqu’on lui suggérait d’écrire son nom, elle traçait des lettres au hasard. Joséphine n’insistait pas.

Les petits, lorsque le crayon ou la plume leur résistaient trop alors que leur inspiration galopait, demandaient aux plus grands d’écrire sous leur dictée. Olga Polka participait rarement, dictant parfois des phrases comme « le papillon azuré bleu céleste est un lysandra bellargus », ou « l’argus vert s’appelle callophrys rubi » qui rendaient indispensable et souvent un peu besogneuse la consultation du dictionnaire. Aussi, tous fuyaient son regard, très absorbés dans leurs occupations, lorsqu’elle saisissait son cahier à la recherche d’un scribe, sauf Félix qui s’était pris au jeu. Il lui lisait les définitions, les exemples, explorait avec elle les planches illustrées. Olga Polka dessinait sur son cahier de splendides papillons avec tous les détails, posés sur leurs plantes de prédilection. Cette activité l’absorbait des heures entières. Elle levait parfois un regard vague sur les ardoises brandies par ses camarades… Joséphine alors l’interrogeait parfois : en calcul, elle avait souvent la bonne réponse. La géographie et l’histoire la laissaient indifférente. Les sciences naturelles l’arrachaient à son dessin, semblaient même la fasciner. Mais, si on ne la sollicitait pas, elle restait muette, hochant parfois la tête d’un air accablé quand quelqu’un proférait une énormité.

Pourquoi cette sorte d’absence, ce mutisme, ces regards vagues, chez une enfant qui pourtant n’était, visiblement, pas idiote ? Joséphine observait, perplexe, patiente.

 

Ce jour-là, sa perplexité augmenta d’un large cran, avec le sentiment, difficile à chasser, d’avoir été flouée par Olga Polka. Par cette élève chérie entre tous, bien qu’elle s’attachât à ne jamais marquer, durant la classe, la moindre préférence.

Elle avait vite coupé court à la tension qui régnait dans la classe, cessant son questionnement inquiet, apaisant la petite d’un sourire, et revenant au poème.

« Les pois grimpent le long des rames ;

Les rames ressemblent à des jeunes femmes

En robes vertes fleuries de rouge…. »

 

Le soir même, Fine montait aux Combes. Mado préparait des criques de topinambours, seule. Les enfants avaient tu l’événement, elle l’évoqua en deux mots, on en parlerait plus tard. On passa à table, on causa de tout et de rien.

Après le souper elle fit la lecture aux enfants, comme toujours quand elle était là à l’heure de leur coucher ; ce soir-là c’était un passage des « Misérables ».

Quand les enfants furent endormis, une longue palabre s’engagea.

 


3 commentaires

  • bebert a écrit :

    Bè alors quelle farceuse cette Olga avec ses papillons (comment elle connaît tous ces noms savants?) et ce poème …
    Je comprends que Fine soit perturbée!
    Entre nous soit dit je trouve que Fine a bien raison de ne pas s’embarrasser d’une imprimerie.
    Et puis comme ça les grands écrivent sous la dictée des petits …
    En tout cas, avec sa manière d’enseigner, on n’est pas étonné qu’elle soit « camarade » avec Freinet, mais elle a l’air plus drôle, moins systématique (dogmatique??).

  • Véronique Véronique a écrit :

    Ne pas « brusquer les apprentissages : on ne tire pas sur le blé pour le faire pousser, chaque enfant avait son heure ». Ah… si tous les enseignants étaient comme Joséphine, en même temps, z’ont souvent pas trop le choix non plus…

  • Véronique Véronique a écrit :

    J’aime bien cette idée d’entraide ! Et puis, dans les classes à plusieurs niveaux, on obtient souvent d’excellents résultats lorsque les plus « grands », les plus « avancés », participent à l’apprentissage des plus « petits », des moins « avancés ». C’est bénéfique pour eux tous. 🙂

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