feuillet 8

« Et je voudrais bien savoir si les deux ‘tits de Mado ont eux aussi adopté la petite Olga, surtout Félix parce que la petite Zélie est encore un peu petite justement, non ? »

 

Ont-ils adopté Olga Polka ? Est-ce vraiment l’affaire des frères et sœurs d’adopter un nouveau né ? Une petite sœur venait de naître (Le reste était le secret de Fine et de Mado. Ce qu’Élie sut, crut ou imagina, je l’ignore.)

Ils ont fait, je suppose, ce que font tous les enfants, ils ont jalousé (Zélie surtout) ce braillassou qui leur prenait leur mère, ils ont jubilé de la voir éclore, premiers sourires, premiers pas, premiers mots, ils ont voulu s’en occuper, ils ont râlé d’avoir à s’en occuper, ils se sont sentis grandir, non sans quelques regrets.

 

Oui, l’arrivée d’Olga Polka a bien dû les bouléguer un peu — mais plus encore, sans doute, celle d’Élie. Car leur mère était amoureuse, et gaie, et rendue à cette jeunesse que la guerre lui avait dérobée. Cette jeunesse amoureuse faisait d’elle une mère… une mère comme on en souhaite à tous les enfants, même s’ils en conçoivent, au passage, quelques regrets de n’être pas le centre du monde.

 

C’est une chance, d’avoir des parents amoureux, vraiment amoureux.

 

C’est une chance, non seulement parce que c’est gai, souvent, mais surtout parce que des parents amoureux ont tendance à fiche une paix royale à leurs gosses, dès lors qu’ils savent tenir sur leurs jambes et la main d’un frère ou d’une sœur, se débrailler pour se soulager et se rembrailler à peu près avant de retourner courir, et qu’ils rentrent avant la tombée de la nuit.

Olga Polka suivait Félix et Zélie (qui parfois ronchonnaient un peu et la laissaient en rade), elle apprit à courir les prés et les bois, à construire des cabanes, à grimper aux arbres.

Elle apprit à échapper à leur surveillance, à se cacher, à fuguer, à revenir quand il lui plaisait. Seule, elle pouvait s’absorber toute dans la contemplation d’une pivoine sauvage, d’un lézard, d’une toile d’araignée, ou suivre une odeur dans la brise jusqu’à sa source : premier buisson d’aubépine en fleurs, lactaire crevant à peine un tapis de feuilles et d’épines, chevrette qui détalait à son approche, sourçon suintant au fond d’une combe.

Les premières fois on s’était inquiété : mais on la retrouvait tôt ou tard, endormie près d’Aubépine, tétant vaguement dans son sommeil. Elle apprit bientôt à donner la main à son tour, à Suzon, puis à Théodore, et aux petits Audibert, Anaïs puis Marceau, puis Margot ; À la tribu se joignaient les petits d’Ameline et de Louis : Thérèse, Sylvestre, Estève et le petit Gus, qui dévalaient de bon matin depuis Fonfaye jusqu’aux Combes. Les jours de classe ils partaient en troupe à l’école, rejoignant au passage d’autres gamins, en bas.

Les autres jours il fallait s’escaper avant qu’on vous mette au boulot — il y a toujours quelque chose à faire, garder les bêtes, cueillir le tilleul, la lavande, les feuilles de murier, les haricots, donner aux poules, couper l’herbe pour les lapins, ramasser des escargots… On finissait bien par se faire réquisitionner, mais chaque moment volé avait un parfum d’aventure. Les enfants s’envolaient en grappe, s’abattaient sur un prunier comme un vol d’étourneaux, s’attendaient pour descendre au torrent choper des truites ou des écrevisses (ah oui, en ce temps-là il y avait encore des écrevisses dans le torrent des Oules), se lançaient dans de furieuses batailles pour quelques billes volées (ou perdues), se réconciliaient pour un concours de fronde ou une partie d’osselets.

 

Olga Polka eut cette chance, eut cette liberté, et aussi le chagrin cent fois renouvelé de l’abandon, qui venait cogner à son insu sur une douleur oubliée, lorsqu’elle avait faim, lorsqu’elle était triste, lorsque elle voulait un giron et une caresse et que sa mère était ailleurs, était occupée, était introuvable…

Heureusement qu’il y avait Aubépine : car, oui, sa mère parfois faisait « famille buissonnière », comme une gamine.

 

Mado avait 17 ans quand Félix était né. Elle avait joué son rôle avec beaucoup d’application, les premières années. Tout était sérieux, pris dans le labeur et les projets d’avenir. Le départ d’Abel au front avait rendu la vie plus grave, plus lourde, comme sidérée par l’attente de son retour. Puis elle avait enfoui ses humeurs, cachant sa lassitude devant le désespoir d’Abel, cachant sa joie de la rencontre d’Élie, cachant sa détresse quand il était parti à son tour, et protégeant les enfants, autant qu’elle le pouvait, du chagrin du deuil. Elle s’en occupait bien, chacun le reconnaissait.

 

Le retour d’Élie l’avait dépouillée de tout ce sérieux d’emprunt : au fond, elle était restée une jeune fille, une sœur aînée qui toisait ses enfants d’un air dédaigneux quand ils tentaient un caprice, une mère indigne (disait-elle en rigolant) qui les laissait sortir sans nouer leur écharpe ou passer à table sans se laver les mains, et les couchait quand ils tombaient de sommeil, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit.

Mado était tendre et impatiente, soignait les bobos d’un peu de salive et d’une chatouille et distribuait les « ouste » et les « zou » à qui mieux mieux, mais ne savait lever la main et se fichait bien, en fin de compte, de les éduquer : ils étaient vivants, c’est tout ce qui comptait.

Et pour le reste, qu’ils se débrouillent entre eux : elle n’avait pas que ça à faire.

 

Parfois c’était l’ordinaire de la ferme, la lessive, les bêtes, le marché, le foin à retourner là-haut au pré Chabrier ; parfois Élie l’avait emmenée aux ruches, ou dans un village en fête où l’on donnait un bal et où il jouerait du violon jusqu’à l’aube. Parfois ils étaient dans sa cabane…

Car Élie vivait avec eux, oui, on peut dire ça, mais sans avoir vraiment élu domicile dans cette maison. Chez lui, c’était la cabane de pierres et de lauzes, à l’orée du bois de fayards, en montant aux pâtures.

Il demeurait là-haut en ermite, des jours durant, puis descendait sans crier gare et se glissait dans la vie de la ferme comme s’il n’en était jamais parti, berçait les enfants de contes merveilleux, soignait les bêtes en leur psalmodiant des mots inconnus, fauchait avec de grands gestes qui semblaient toujours un peu désordonnés, et pourtant qui couchaient les épis comme des nattes d’enfants sages. Élie avait des mains de magicien, qu’il s’agît de jouer du violon ou de tresser le rotin, de travailler le bois ou de cueillir, sur un doigt, un papillon dont il connaissait le nom en latin.

 

Dans cet amour qui faisait la vie légère, protégés un peu de la misère par leur frugalité, Élie et Mado vivaient en retrait du village et ne dérangeaient personne. D’ailleurs, dans ces années d’après-guerre, le poids de la morale et des conventions s’était fait plus léger : il était si urgent de vivre, pour tous. Que Mado eût trouvé un homme, même un peu bizarre, même hors mariage, pour remplacer son soldat mort ne choquait pas grand monde. Pendant quelques années, les Combes furent pour Olga Polka cet îlot de bonheur tranquille, abrité du monde.


3 commentaires

  • bebert a écrit :

    Chouette! Olga est là de nouveau: on a envie d’aller courir avec elle dans les prés …
    J’ai envie d’en savoir plus sur Elie: le voir travailler, jouer de la musique, danser etc.

    la narratrice paucisciente :

    ah, ce sera pour un feuillet à venir… le prochain est tout occupé d’Olga Polka.

    Véronique :

    J’en reviens du feuillet suivant, on en apprend quand même un peu plus sur Elie. Sans doute fera-t-il bientôt l’objet d’un article dans « ses rencontres », Léon se sentira moins seul ! 🙂

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