feuillet 7

Où, d’un sourire, Olga Polka adopte Élie et continue ses apprentissages. Où le chat réclamé par un lecteur n’a pas trouvé moyen de se faufiler.

 

Fine avait raison : Élie ne tarda pas à revenir.

Un matin où Mado se laissait aller, avant le réveil des enfants, à un brin d’accablement… Comment allait-elle s’en sortir ? Le printemps avançait au trot, les travaux d’été piaffaient déjà, et malgré l’aide de Joséphine (qui réservait tous les mois cent francs sur son salaire d’institutrice !), malgré les bras de son frère (qui avait lui aussi quelques bouches à nourrir), malgré toute la solidarité des rescapés qui s’étaient promis de ne laisser dans le besoin aucune veuve de guerre (et il ne faisait aucun doute qu’elle devait son veuvage à la guerre), malgré tout ça et sa robustesse, et son énergie, elle était parfois prise, devant ce dont elle avait la charge, d’une anxiété lancinante qui l’attaquait avant le petit jour et lui volait quelques précieuses heures de sommeil.

Elle était là, le regard vague, debout devant la maison à regarder le soleil pointer derrière le petit bois, mais sans le voir, le soleil, ni le petit bois sauf en pensée, parce qu’il allait falloir faire du fagot, et vite, si elle voulait être prête pour les vers à soie.

Les chenilles sont très fragiles, et le moindre orage d’été peut leur donner un coup de froid mortel ; il faut pouvoir chauffer, au pied levé, la grande pièce du haut avec ses deux petits poêles, n’importe quand… je n’aurais pas dû prendre des œufs, cette année, ce sera trop dur… mais l’argent ne serait pas de trop. Elle eut envie de retourner se coucher.

 

C’est là qu’il avait posé un bras sur ses épaules, et qu’il lui avait murmuré à l’oreille : «  Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent… »

À peine s’était-elle rendu compte qu’elle s’abandonnait à ce bras, à cette voix, à peine avait-t-elle réalisé que c’était lui, un immense soulagement l’avait saisie…

« .. et ils n’amassent rien dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux? Qui de vous, par ses inquiétudes, peut ajouter une coudée à la durée de sa vie? »

 

Et ce serait ainsi jusqu’à la fin : Élie ne prévenait pas, arrivait sans bruit, choisissait dans les évangiles ce qui lui convenait et souriait du reste, faisait profession d’insouciance, ne promettait pas grand chose mais tenait parole : je reviendrai, il l’avait dit, il était là. Élie devinait ce qu’elle ressentait rien qu’à la voir de loin, le dos, l’épaule, la cambrure… et trouvait les mots, le geste, trouvait l’accord, la vibration.

Elle avait repris son sourire, son souffle, son énergie. Elle l’amena vers le couffin où dormait Olga Polka. « Ma petite fille », dit-il en prenant le bébé dans ses bras. Elle lui sourit. De ce jour-là, ils s’adoptèrent : Élie fut le vrai père d’Olga Polka, celui qu’elle avait reconnu pour le sien et dont elle ne douta jamais.

 

On ne sait pas très bien, n’est-ce pas, ce que les enfants entendent, ce dont ils se souviennent… Mais la voix d’Élie, avec du rire dans la gorge et cet accent indéfinissable qui bousculait un peu la mélodie des mots, de ces mots : « ne vous inquiétez donc pas du lendemain; car le lendemain aura soin de lui-même », cette voix, ces mots, c’est peut-être ce jour-là qu’ils ont pris la main d’Olga Polka, qu’ils se sont frayé en elle une trace indélébile. Ils l’accompagneront, ils lui seront viatique, quand la vieille angoisse tentera de l’enserrer dans sa nasse, de l’empêcher de prendre son envol.

En vérité Élie n’était pas si insouciant, si léger : mais son attention se portait sur ce qui était là, non sur ce qui pouvait advenir.

Pas plus qu’Abel ou Mado, pas plus que tant d’autres dans ces années-là, il ne se berçait d’illusions sur la protection du père céleste, ni sur la bonté divine, ni sur la bonté humaine d’ailleurs. On n’était jamais à l’abri du pire, et de pire que le pire. À quoi bon, alors ? Prévoir était dérisoire.

 

Puis surtout, il tenait la pauvreté pour le bien le plus précieux. Ne rien posséder permet de jouir de tout. À condition de savoir recevoir la grâce quand elle se présente : pourquoi s’inquiéter des réserves de café et de sucre ? Il y aura toujours un brin de thym pour l’infusion, un rayon de miel pour l’adoucir.

Lorsqu’elle oublie la pauvreté, l’infusion de thym, la cueillette et la glane, lorsqu’elle se laisse convaincre que ce qui est gratuit ou même bon marché ne vaut rien, la cuisine perd sa grâce, perd son invention, devient une simple machine à distinction sociale, un procédé de reproduction de normes et de hiérarchies, une mécanique sans saveur. Olga Polka gardera toujours un pied ancré dans le dénuement léger d’Élie, dans la cucina povera qui a nourri son enfance.

 


25 commentaires

  • Véronique Véronique a écrit :

    Nous y voilà ! Le « dénouement du début», tant attendu par Myggenaes s’est enfin produit… et la petite Olga a un père, un vrai.

    Il me plaît du reste c’t’homme-là qui a fait profession d’insouciance et ne promet que ce qu’il est sûr de pouvoir tenir ! 🙂

    Sinon, à défaut de chat (chuis sûre qu’il va venir, tôt ou tard, se faufiler par ici)… j’attends toujours le retour de Léon avec le mulet… Ah bon ? Ca fait un bail qu’il est rentré ? C’est que je commençais à m’inquiéter. 🙂

    chateau margaux :

    tu sais bien que les mulet sont des tête de mule (t)…alors il rentre quand il veut

  • chateau margaux a écrit :

    Enfin Elie est de retour…..Miraculeusement il arrive au moment ou justement Mado commence à trouver sa charge de travail trop lourde….

    Quant à Olga, crois t-il qu’elle soit vraiment sa fille???
    Que lui a dit Mado « voici le beau cadeau que tu m’a laissé en partant »?????
    Comme je ne sais plus quand Elie est parti…chai pas si bien possible/plausible tout ça….

    C’est vrai Léon, il va être le grand père?

    Véronique :

    Tu voulais une « belle suite à l’histoire », ton voeu a été exaucé… et maint’nant tu la trouves trop belle ?? (étonnement)

    Bon alors sinon, je sais qu’Elie est parti sitôt après la mort d’Abel et il a promis de revenir quand le deuil de Mado serait fini. Sauf que… je ne sais pas combien de temps ça dure, un deuil, « règlementairement » parlant. (grattage de tête).

    la narratrice paucisciente :

    ah bon, il a parlé de deuil « réglementaire » ? On me dit rien à moi…

    non, j’y crois pas, c’est pas son genre. 🙂

    Véronique :

    Non, mais, je cite… « il avait promis de revenir quand le deuil serait passé ».

    Pfff, y a que moi qui suis ou quoi ? 🙂

    la narratrice paucisciente :

    chère lectrice, rassurez-vous, nous sommes au moins deux : moi aussi je suis, enfin, j’essaie… mais tout est est dans la nuance, n’est-ce pas ?
    Le deuil dont parlait Élie n’a pas grand chose à voir avec les normes et les réglements, mais avec cours de la vie et la façon dont il porte les êtres… Mado ne s’est pas attardée très longtemps dans ce deuil : les enfants la tirent vers la vie, l’ancrent dans le présent, dans le concret ; puis elle avait déjà entrepris depuis de longs mois de se détacher d’Abel, du désespoir d’Abel…
    Probable qu’au village on a accompagné cette évolution, et qu’on a bientôt vu Mado comme une jeune mère affairée plutôt que comme une veuve éplorée : là, le deuil est « fini », et Élie qui sans doute « suit », lui aussi, aura senti le vent tourner.

    la narratrice paucisciente :

    tstsss, pas de miracle : c’est « un » matin où elle trouvait le sac trop lourd, certainement pas le premier, et pas le dernier, Élie ou pas…

    Et pour Léon alors, tu aurais d’autres infos que les miennes ? Grand père ?

    hum. je vois pas trop comment… vais aller voir ça. 😀

    chateau margaux :

    Bin ché pas pourquoi, mais je l’imagine d’un age certain le Léon…ET peut être l’amant de fine…..
    mais peut être que j’délire….

    C’est vrai qu’avec ce système qui nous oblige à attendre entre les feuillets, on est obligé de relire les 1ers pour se remémorer le début de l’histoire!

    la narratrice paucisciente :

    bon, dès que possible je vous raconte ce que je sais sur les relations entre Fine et Léon… Mais tout de même, je rappelle que Joséphine n’a, au début de cette histoire, que 35 ans 🙂

    chateau margaux :

    Je pensais Fine plus agée….S’il n’y avait pas le quand dira t-on, suis sure qu’elle aurait gardé le bébé…..
    Ben oui ça existe des grossesse qui ne se voit pas…même que de nos jours on appelle ça un déni de grossesse!

  • Véronique Véronique a écrit :

    Et je voudrais bien savoir si les deux ‘tits de Mado ont eux aussi adopté la petite Olga, surtout Félix parce que la petite Zélie est encore un peu petite justement, non ? Quoi que… je ne sais pas non plus à quel moment a lieu un sevrage règlementaire.

  • Véronique Véronique a écrit :

    Dès que possible… dès que possible ! C’est bien vague… et pas même une nouvelle recette pour nous permettre d’attendre… c’est au régime sec qu’on est, là ? 🙂

    Sinon, tout d’même, chère narratrice, tu nous rappelles certes, sauf que (chuis allée relire le feuillet 2), il est dit que Joséphine avait 35 ans lorsqu’elle est arrivée dans le village… pas que sa venue coïncide avec le début de l’histoire.
    ‘Tention, on a l’oeil, aucun détail ne nous échappe ! 🙂

  • bebert a écrit :

    Que devient Fine dans tout ça?
    Je languis d’avoir de ses nouvelles.
    Olga lui manque-t-elle? va-t-elle la voir?
    Et puis j’aimerais mieux la connaître: elle me plaît beaucoup et je suis sûre qu’elle va avoir un rôle très important dans cette histoire.

  • sylvie a écrit :

    Bon, si on attend encore un peu elle vas marcher cette petite!

    chateau margaux :

    Bien vu…et même peut être se marier!

    bebert :

    A moins qu’elle ait fait une fugue?

  • Fritillaire Pintade a écrit :

    c’est du bel ouvrage, y’a pas à dire, j’y connais rien en couture mais je sais reconnaître la dentelle travaillée et la délicatesse de la trame.
    Mais oui, je suis ! :):)

  • bebert a écrit :

    Alors là! moi je ne suis plus du tout.
    De quoi elle cause Fritillaire Pintade?

  • sylvie a écrit :

    moi aussi je n’ai pas compris de quoi cause Fritillaire Pintade !!! Il y a t’il des explications ?

    Est ce que par hasard ce ne serai pas notre narratrice pausciciente qui aurait fugué ?

    hihihihi…

  • Qu’ils sont beaux !

  • la cuisine d’Olga , c’est celle de mon arrière grand mère Elise , cuisinière au chateau ..elle , son festin c’était un jeune poireau de son jardin mangé à la croque au sel avec un gros morceau de pain 🙂

  • chateau margaux a écrit :

    Et la suite??? Mado et Elie ont eu bien du temps pour se retrouver …déjà plus d’un mois qu’il est revenu…..

  • bebert a écrit :

    EH les filles! notre narratrice est de retour: cherchez un peu …

  • LaBelleLNA a écrit :

    J’ai adoré lire les 7 feuillets et je me demande s’il y en aura un 8 ème …

    Merci pour le bon moment passé en compagnie de tous ces personnages déjà très attachants …

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