feuillet 6

Où le nourrisson repu entend pour la première fois la phrase initiatique qui bercera son enfance.

 

L’aube arrivait : les deux femmes eurent faim. Mado fit réchauffer une soupe d’herbes et de pois chiches, sortit les olives, le saucisson, le pain, quelques séchons de brebis. Puis encore des amandes et des noix, trois poires cuites, un oignon qu’elle coupa en larges rondelles et  posa sur le petit poêle à trois pieds, du miel, une betterave cuite la veille et qui patientait dans la cendre du potager, un reste de compote de pommes… « tout est sur la table » : c’est cette nuit-là qu’Olga Polka entendit pour la première fois cette phrase qui a bercé son enfance.

 

Tout est sur la table… et sur la table il y a toujours beaucoup de choses différentes, qu’on pioche à son gré.

 

Mado a peu de goût pour les préparatifs compliqués, elle cuisine à la va vite, en grande quantité, une compote, une soupe, un ragoût qui mijotera toute la journée sur le petit poêle à trois pieds, et qui reviendra sur la table deux ou trois fois de suite, ou plus, sans considération de ce qui « se sert » au saut du lit ou à midi, la soupe, c’est aussi bon le matin que le soir, et la bouillie, il y en a toujours sur la table quand les enfants sont là, mais, tout le monde aime ça, non ? Alors Louis, venu en voisin refendre du bois, se laisse tenter par la bouillie d’escourgeon au miel, et la savoure, silencieux, avec un vague sourire de petit garçon lové dans le giron de sa nourrice. Pendant ce temps le petit dernier, même pas sevré, déguste une olive noire que son frère a dénoyautée pour lui.

 

Et ce service à la française qu’elle réinvente sur le mode rustique, ce centre de table où se retrouvent des mets très divers sans distinction de sucré/salé, de cuit/cru, de déjeuner ou de souper, donnent à ses repas une fantaisie toujours réinventée. Certes, on est loin des fastes aristocratiques du grand siècle : non seulement Mado ne cuisine guère, mais sa table n’est pas très riche. Seulement, quand on arrive du froid ou du grand soleil, ou du chaud des rêves et des édredons pour s’attabler, on se sent accueilli, choyé, par cette variété qui parvient toujours à donner un sentiment d’abondance.

 

Chacun d’ailleurs est tenu de mettre la main à la pâte : Abel coupait le pain et le faisait griller, ou le frottait d’ail ou de cèbe, ou l’arrosait d’un filet d’huile d’olive. Parfois il rapportait un petit oiseau qui rôtissait sur une brochette et que Mado et lui se partageaient en se suçant les doigts.

Avec Élie ce sera différent : Mado désormais s’occupe du pain (d’ailleurs, elle a pris l’habitude de pétrir et de cuire elle-même depuis le départ d’Abel en 16 ; elle ne la perdra qu’après-guerre — la suivante — lorsque le boulanger se mettra à faire la tournée deux fois par semaine). Élie, lui, rajoute sur la table toutes les herbes des talus et des prés, toutes les baies, toutes les fleurs, et puis du miel, bien sûr.

Et très tôt, les enfants apprennent à apporter à table qui des noisettes ou des poires grappillées sur le chemin, qui une petite salade, qui ces premiers pois qu’il sera allé cueillir au potager et qu’il aura écossés…

 

C’est donc dans cette cuisine des Combes, qu’Olga Polka s’initia (et depuis la première nuit en somme), à la mise en place où le cuisinier puise toute sa force, sa capacité de faire vite et bien, d’improviser parfois, et plus souvent de refaire sans la moindre fausse note, au moment du service, la composition longuement concoctée mais qui doit avancer, là, vite, bien, pendant que d’autres commandes se bousculent avec leurs propres exigences.

C’est là qu’elle a appris que la simplicité n’est pas l’uniformité ; c’est là, surtout, qu’elle s’est nourrie d’une liberté qui jamais, ensuite, ne se laissera enfermer dans la succession réglementaire des mets, ni quelque norme que ce soit : on goûte, on essaie, on compare. Chaque repas est une fête, un concours de découvertes gustatives. Et elle emporte en elle, pour toujours, l’enthousiasme toujours neuf de sa mère pour les inventions baroques de ses convives.

 


35 commentaires

  • chateau margaux a écrit :

    Maisonnée qui respire la chaleur, le bon acceuil….elle va se sentir bien la petite Olga polka chez Mado

    la narratrice paucisciente :

    alors, rassurée pour Élie ?
    🙂

  • chateau margaux a écrit :

    D’ailleurs son petit dernier qu’elle allaite encore…..il est de qui?

    Véronique :

    Rien n’échappe à l’oeil affûté de chateau margaux. On la sent passionnée de généalogie.

    chateau margaux :

    je me nourris des histoires de familles compliquées……

    Véronique :

    C’est pas un peu redondant ça, les « histoires de familles compliquées » ?

    Je sais bien qu’y a « compliqué » et « compliqué » mais il me semble quand même que toute histoire de famille est intrinsèquement (« à la base » dans le parler jeune) … « compliquée »… toute famille aussi d’ailleurs.

  • Je réalise subitement que c’est très exotique pour moi tous ces ingédients du midi , j’suis dépaysée et j’adore ça .
    « tout est sur la table » ..si j’avais un resto je l’appelerai comme ça .
    🙂

    Véronique :

    Et moi, je réalise subitement que mon grand frère n’a JAMAIS dénoyauté d’olive pour moi quand j’étais pas sevrée ! 🙁

  • oups! j’ai loupé mon conditionnel.. »appelerais » !non mais!

  • chez moi la phrase clé c’était
    « jamais les mains vides  » ..à tous ceux qui sortaient de table sans penser à rapporter des trucs à la cuisine .Fallait amortir le déplacement brrrrrrrrrr..ça me résonne encore dans la tête aujourd’hui 🙂

    Véronique :

    chez nous la phrase-clé c’était :
    « Toujours l’assiette et le verre vides tu laisseras en sortant de table » (même si le verre contenait un fond d’eau du robinet, que le pain était rassis de la veille… Fallait penser aux nécessiteux… à l’époque, les petits biafrais… ça résonne encore dans ma tête) 🙁

    chateau margaux :

    Dis donc t’es vachement jeune…les petits Biafrais, j’étais déjà grande….je ne me souviens pas si je mangeais encore en famille

    Véronique :

    Ah bon ? Cette abominable famine remonte à une quarantaine d’années et je devais en avoir une dizaine… fais le calcul, pas si jeune donc.

  • Véronique Véronique a écrit :

    Et puis, non, non, je ne demanderai pas ce qu’est cet escourgeon que l’on met en bouillie. Je voudrais pas déranger encore, alors je vais imaginer…

    la narratrice paucisciente :

    orge d’hiver.
    à vot’service 🙂

  • Cette maison sent bon, il y fait bon vivre, chacun a sa place, et chaque nouvelle personne trouvera une place, c’est la maison qu’il fallait à la petite Olga.
    J’imagine tous les plats différents, les odeurs qui se mèlent, les couleurs, les textures, les goûts variés, ceux qui mangent, ceux qui boivent, chacun à son gré, quelle liberté pour un enfant!

  • mariolga a écrit :

    Chez moi, en été, ça grouillait de marmaille et il fallait veiller au grain pour que les plus grands ne raflent pas tout et la phrase c’était « il y en aura un chacun ou il n’y en aura pour personne ».
    Une fois l’été passé, lorsque mon fistouille voulait une petite douceur, il demandait « un chacun »

  • chateau margaux a écrit :

    Ma grand mère disait toujours: « mieux vaut faire envie que pitié »
    Et j’ai souvent entendu: « mange, on ne sais pas qui te mangera »

    J’dois venir d’une famille de cannibales.
    je viens tout juste de le comprendre en écrivant ces mots….

    bebert :

    Dans ma famille aussi on disait ça: la guerre y était peut-être un peu pour quelque chose …

    Et quand quelque chose était beau et/ou sensuel « on en mangerait »…

  • chateau margaux a écrit :

    Si je comprends bien , y’a la trêve des confiseurs en ce moment….alors pas de suite sur les douceurs qu’Olga Polka va apporter à toutes ses mères

    la narratrice paucisciente :

    coucou margaux 🙂
    le rythme de publication peut varier un peu, mais, non, pas de « trêve des confiseurs », il y aura bien quelques « chacuns » à se mettre sous la dent (clin d’œil à mariolga).

    fouillez un peu dans le sommaire… 😉
    http://www.olga-polka.fr/olga-polka

    chateau margaux :

    Et bien effet, j’avais pas tout exploré dans le site……

  • pour Noêl j’commande le feuillet 7
    🙂

    Véronique :

    Dis-moi Volauvent, tu l’as reçu toi le feuillet 7 ? Passe que par ici, j’ai rien vu venir.
    J’ai aussi cherché les « quelques «chacuns» à se mettre sous la dent » … pas trouvé et pourtant j’ai mis le site sans dessus dessous.
    Tu crois que c’est à cause de la neige ? 🙂

    chateau margaux :

    y’a un sale coup du perenoyel la dessous! j’suis sûre qu’il retarde/bloque les commendes

  • Véronique Véronique a écrit :

    Snif ! Chaque fois que je passe par ici, je me retrouve désespérément …. seuuuuuule !

    Eéééh ooooh ! Y a quelqu’un ???? 🙁

    Bon, ben, si y a plus personne, y reste au moins tout plein de trucs sur la table, je pioche à mon gré alors ! 🙂

    chateau margaux :

    Bouh bouh…y’a plus rien, même pas une miette à se mettre sous la dent…et sont où les zautres…endormis, gelés….,

  • la narratrice paucisciente la narratrice paucisciente a écrit :

    hum. les jours sont trop courts… perdu ma lume… quoi d’autre comme excuse ?

    le prochain feuillet …bientôt.

    Véronique :

    Meuh nan… c’est juste le « p » de ta plume que t’as égaré, la narratrice !

    T’inquiète, doit pas êt’ bien loin et s’il le faut, on t’en offrira une toute neuve de plume pour l’an nouveau, tellement on a soif de connaître la suite 🙂

    la narratrice paucisciente :

    tsts, manque aucune lettre… c’est bien mon (et non « ma », ça m’apprendra) lume :
    http://www.guichetdusavoir.org/ipb/index.php?showtopic=22169

    (au clavier, j’écris :))

    Véronique :

    Tout s’éclaire alors dans ma ‘tite cervelle de moineau.

    Je m’étais fait un tout autre scenario mais tu m’avais enduite en erreur avec cette confusion des genres ! 😀

    Bon, narratrice, j’vois plus qu’une luminis cochleare (-au-bon-goût-de-miel-) tous les matins au saut du lit, pour te sortir de là. Pour c’que t’as, y a pas mieux ! 🙂

    (au clavier tu écris, certes, mais… quel clavier ! 😀 )

  • hum..ça seait pas l’oie qui l’a bouloté ?
    (le feuillet N°7)
    🙂

    Véronique :

    Bon, pour qu’on m’y reprenne pas, chuis allée au « guichet du savoir » me rencarder sur ce mot de vieux françois que j’connaissions point : « seait »… trouvé nulle part sa trace, même d’un très lointain usage. 🙁

    Sinon, Volauvent, j’avais aussi zappé qu’y avait une oie dans l’histoire… à moins qu’une nouvelle recette ait paru, de circonstance alors, l’oie, en ces temps de ripailles et festoyages.

    Euh… j’attends toujours le chat, soit dit en passant. 🙂

    Ben ouais, paraît qu’le lecteur, y peut tout demander, c’est dit sur la page d’accueil et une cuisine sans chat, c’est pas une vraie cuisine, c’pas ? 🙂

    chateau margaux :

    L’oie….la pauvre elle a dû passer au four en ce temps de festivité

  • chateau margaux a écrit :

    Bon bin, y’a person mais ocazou quelqu’un passerait, je lui souhaite une belle année 11…..
    Et je nous souhaite une belle suite à l’histoire…..

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