feuillet 5

Où l’on s’étonne de ce prénom, « Olga Polka », mais sans en apprendre plus pour le moment. Où le sort de l’enfant est scellé par une chèvre et deux femmes qui dansent dans la nuit.

 

Que se sont-elles dit cette nuit-là, à voix basse, à côté du couffin où dormait le nourrisson ?

Est-ce qu’elles ont parlé tout de suite, vite, beaucoup, avec des exclamations, pressées de raconter, de tout dire… est-ce qu’il y a eu du silence à tâtons, des mots qui se cherchent, des questions muettes ?

 

Fine sera arrivée tard dans la nuit, une nuit de premier printemps, froide encore, plutôt noire. Elle aura donné de la voix, doucement, pour ne pas réveiller les petits, longuement, car Mado se couche tôt et elle s’endort comme une masse.

Mado aura passé une laine sur sa chemise de pilou, refait du feu, une infusion, approché le fauteuil du foyer, installé la maîtresse et son précieux fardeau avant de poser la moindre question.

 

Est-ce qu’elle a tout raconté par le menu, Fine, commencé dès cette nuit-là le récit mille fois rebrodé ensuite de la découverte d’Olga Polka ?

Est-ce qu’elle a surtout écouté Mado, Mado tellement bouleversée, tellement émue que Fine ait pensé à elle, tellement inquiète aussi, doutant désormais qu’il y eût, dans la vie, des cadeaux dont le prix ne se révélât pas terrible, à la fin.

Probable qu’on parla d’Abel, de sa mort, bien sûr, et de cette paternité posthume qu’on allait lui offrir… Demain, on irait inscrire la naissance sur le registre de la mairie. Mado n’aurait qu’à mettre son silence sur le compte de la tristesse, du deuil, de l’angoisse…

Le sûr, c’est qu’il fut question d’Élie, de l’amour d’Élie, et de son départ : car il était parti, dès l’annonce de la mort d’Abel, expliquant à Mado qu’on risquait de les surprendre, que personne ne comprendrait. Son éloignement la protégerait. Il avait promis de revenir quand le deuil serait passé. Elle avait confiance. Et puis non : elle traversait des moments de désespoir absolu. Elle pleura.

Et Fine la rassura : sans connaître Élie, elle fut pourtant certaine qu’il allait revenir, parce qu’elle connaissait Mado depuis l’enfance, et que Mado n’était pas le genre de fille à donner son amour au premier venu : entière, se livrant peu, parfois même presque butée, elle ne nouait amitié qu’après avoir longuement pris la mesure de l’impétrant… Fine elle-même avait mis de longs mois à gagner sa confiance, autrefois.

Longtemps plus tard, il arrivera parfois à Mado de rappeler en riant à Élie que sans Fine, elle aurait peut-être désespéré de lui, et qui sait ce qui aurait pu arriver ? Alors Élie, même un demi siècle plus tard, la prendra encore dans ses bras pour la rassurer, comme une enfant, allons, allons, ne dis pas de bêtises, je t’avais promis !

 

Elles réfléchirent ensemble, elles firent le tour des questions, des problèmes qui pouvaient surgir.

On dit que Mado resta surprise quand Fine prononça le nom de la petite. « C’est son prénom ? C’est bizarre, non ? » Fine trouvait que oui, un peu, mais c’était écrit, c’était brodé, on ne pouvait pas l’ignorer. Mado ne discuta pas, répéta doucement ce nom, Olga Polka, plusieurs fois, l’air un peu rêveur. « C’est dansant. Vous savez danser la Polka, vous ? » « Il faut me tutoyer, maintenant, Mado. Oui, je l’ai assez dansée la polka, qu’est-ce que tu crois ! » Elle avait pris un air faussement vexé, Mado se mit à rire ; déjà, elle avait attrapé Fine par le bras et l’entraînait dans une polka piquée autour de la pièce en chantonnant. La petite remua. « Folles qu’on est ! » Elles se penchèrent sur le couffin, tout étonnées de leur brusque insouciance.

La petite, bercée par la marche, s’était endormie au départ de la ferme. Aubépine ne l’avait pas lâchée d’un sabot, pas de l’ombre d’une gambade, pas d’un soupçon de caprice malgré cette nuit baignée du parfum des bourgeons partout prêts à exploser. Déjà les amélanchiers en fleurs jetaient une pâleur sur les flancs des combes à la lueur du mince fil de lune : la chèvre n’en avait cure.

Sa patience soudain semblait sans limites. Toute au souci de convaincre Mado, Fine l’avait oubliée : elle attendit, campée devant la porte, que les deux femmes eussent bu leur infusion, parlé tout leur soûl, que le bébé se fût éveillé. Dès qu’Olga Polka commença à bouger et à vagir, la chèvre bégueta, doucement, mais avec insistance, jusqu’à ce que Fine lui ouvrît la porte et la laissât s’approcher du couffin.

Mado s’amusa du spectacle… « Mais j’ai du lait, je peux la nourrir ! » Zélie n’était pas sevrée, et Mado s’était inscrite pour prendre un bébé en nourrice, car elle avait du bon lait, et beaucoup… « Mais après tout, Aubépine ne sera pas de trop, nous nous partagerons le travail. »

Alors qu’elle avait déjà chaussé ses brodequins pour aller installer Aubépine dans une remise, elle changea d’avis : la chèvre aurait un coin dans la petite réserve du fond, où l’on accédait depuis la cuisine. Elle lui installa séance tenante une litière de paille fraiche, un seau d’eau et quelques brassées de foin.

Tout était simple, au fond. Mado ne discuta pas l’aide pécuniaire de Fine, mais elle s’en serait passée, aussi bien : rien de matériel ne semblait lui faire peur, habituée qu’elle était depuis la guerre à travailler comme un homme et à faire beaucoup avec rien. Et puis il lui semblait qu’Abel n’aurait pas refusé, lui qui voulait beaucoup d’enfants, avant… Avant.

 

Olga Polka aura pour père Abel « d’avant », ce mort dont la présence industrieuse et l’ardeur d’avant-guerre ont laissé à la ferme cent traces roboratives qui reprendront le pas, les années passant, sur le souvenir du drame. Elle dort au chaud : c’est grâce à lui, au bois qu’il a rentré à son retour du front, malgré le désespoir, malgré le goût-à-rien qui lui rendait le monde si lourd.

Et si solide est le pacte qu’ont scellé ces deux femmes, cette nuit-là, si solide, et si juste aussi, que personne n’osera jamais, dans le village, douter de cette paternité.

 


9 commentaires

  • Véronique Véronique a écrit :

    Que du bonheur à lire ce feuillet où l’on danse la Polka et scelle un pacte solide et juste : la petite Olga Polka est décidément en de bonnes mains.

  • Véronique Véronique a écrit :

    Comme d’hab’, décontenancée par quelques mots inconnus de moi : « pilou », « amélanchiers », « bègueta ». Je sens comme tout au long de ce récit, je vais enrichir mon vocabulaire de mots plus pittoresques les uns que les autres !

  • Véronique Véronique a écrit :

    Puisqu’il est question de prénoms… je remarque que les hommes de cette histoire portent pour certains des prénoms bibliques : « Abel », « Elie » peu usités aujourd’hui. J’imagine qu’ils jouissaient d’une grande popularité au début du siècle dernier, oui ? Comme je suis de nature curieuse, je vais aller me renseigner sur la signification originelle de ces mots (hébraïques je suppose)

  • mariolga a écrit :

    une brebis, un mouton, un bélier, un agneau disent bèèèèè : ils bèlent plus ou moins grâvement
    une chèvre, un bouc, un cabri disent bèhèhèhè : ils béguètent

    quant au pilou, c’est un tissu de coton gratté, chaud et doux dont on fait les chemises de nuit ou les pyjamas, pour accompagner, sous l’édredon en plumettes vives, la bouillotte quand il fait bien froid

    Véronique :

    Merci mariolga… les ovidés et capridés ne faisant pas partie de mon environnement familier, j’ai des esscuses. Par contre, j’en connais un rayon sur les vocalises émises par les chats à destination des humains. Ils ne font d’ailleurs pas que miauler… ils margottent aussi. Tout ça pour dire que ça manque de chats dans cette histoire… selon moi, hein ? 🙂

    Véronique :

    Ah et puis désormais, je ne concevrai plus de dormir sur un lit de paille sans ma chemise de nuit ou mon pyjama en pilou pour accompagner mes deux bouillottes sous l’édredon !

  • la narratrice paucisciente la narratrice paucisciente a écrit :

    et pour les amélanchiers :
    http://www.florealpes.com/fiche_amelanchier.php?photonum=2#visuphoto

    Véronique :

    Merci la narratrice paucisciente, je pourrai désormais saluer par leur nom ces jolis arbustes déjà rencontrés en balade. 🙂

  • chateau margaux a écrit :

    Tout ça respire le bonheur….après les mois sombre de Mado, c’est un cadeau que fine lui apporte….de la vie après la mort du vaillant Abel…
    mais dans la tête de Mado, ce bébé marque peut être plus le passage d’Elie, qu’elle attend…..

    Alors cet Elie, va t-il revenir?

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