feuillet 14

 

Où le lecteur-plein-de-questions trouvera peut-être quelques bribes de réponses.

— Joséphine a-t-elle une vie sentimentale, hors son métier ?

—  Fine, la rentrée, Fine sa famille, Fine qui vexe Olga, Fine et le capitaine qui la vouvoie…

— Je me demandais comment ça se passe tout ça. Je me demandais si c’est à cette occasion là que le capitaine allait rencontrer Olga. Tu vois ce genre de chose.

Je vois, je vois. Mais je ne sais pas tout.. aussi le lecteur qui aurait quelques bribes de réponses à rajouter est-il vivement incité à nous en faire part.

 

Joséphine était en train de recopier le compte rendu du conseil municipal. Le capitaine l’observa un moment, par la fenêtre. Tout en écrivant vite, en femme habituée à manier la plume, et bien qu’elle fût seule dans la salle de la mairie, elle semblait poursuivre une discussion animée : c’est d’ailleurs ce qui avait retenu le capitaine. Il voulait lui parler en tête à tête. Mais non, il n’y avait personne, et les mimiques de la jeune femme, ses moues, ses hochements de tête, les quelques mots qui agitaient parfois ses lèvres s’adressaient à un interlocuteur absent — elle-même, peut-être.

Elle était décidément très belle, ces sourcils frémissants sous le front haut. Belle, moderne sous son carré court, épais, et naturellement cranté — si bien que cette coiffure, adoptée sans doute par souci de simplicité, lui donnait un air d’élégante un peu apprêtée. Que démentait l’absence totale de maquillage, et la mobilité de ses traits, parcourus de colère et de détermination, et par instants d’une expression désemparée, d’une hésitation, d’une lassitude vite domptée.

Il aurait pu passer des heures à l’observer ainsi. Au risque qu’on le surprît… ce n’était pas souhaitable. Il se décida à frapper à la porte, et à entrer, sans attendre la réponse.

 

— Je viens vous parler d’une affaire… (il s’interrompt). Bonsoir, Mademoiselle (il s’incline). Mes hommages (il referme la porte). Pardonnez cette intrusion (il s’avance vers le bureau). Une affaire d’intérêt public.

Elle n’a pas eu le temps de placer un mot, plume en l’air, a levé un sourcil, ouvert la bouche pour signifier, peut-être, qu’elle ne reçoit pas le public à cette heure, esquissé un demi sourire (les hommages du capitaine sont délicieusement surannés, et un brin incongrus), et elle est là, maintenant, silencieuse et interrogative.

 

— Vous avez demandé à la commune une allocation, pour votre coopérative scolaire, qui vous a été refusée. Je ne me mêle pas de politique, mais la chose publique m’intéresse, tout de même. Bien, au fait : je souhaite faire un don à votre société. Ce projet de cantine me semble tout à fait utile. Ne prenez pas cet air stupéfait, Mademoiselle, je vous en prie ! Dites-moi plutôt comment procéder.

 

C’était très simple. Nature ou espèces ; pas de chèque, la coopérative ne détenait pas de compte en banque ; la donation serait consignée dans les comptes de la coopérative, et un reçu serait délivré.

— Il reste tout de même un point… Pourquoi faites-vous ça ?

 

— Disons… disons que lorsque j’ai eu connaissance de votre demande, j’ai songé à un fourneau remisé chez moi depuis quelques lustres, et que j’aurais cédé au franc symbolique à la commune, ainsi que quelques casseroles. Aussi auriez-vous pu employer votre subvention à quelques autres achats… Mais puisque votre requête a été rejetée, autant régler ça directement avec vous. Enfin, il se trouve… Je suis un vieux célibataire et je ne reçois guère : mon potager donne plus que de besoin, enfin, vous voyez, je puis participer un peu au remplissage des casseroles, enfin, je ne sais comment vous envisagez…

 

Elle ne savait pas très bien non plus. Seulement, ça devenait impossible de voir la moitié des enfants se contenter d’un morceau de pain et d’une pomme, même au plus froid de l’hiver. Pour les mieux lotis c’était fromage, pâté, soupe froide. Car, si pour le chauffage on se débrouillait à peu près (chacun participait, les moins riches glanaient du fagot) c’est à peine si on parvenait, sur le poêle fourni par la commune, à chauffer un peu d’eau pour une infusion, le matin, quand il faisait si froid et si nuit dehors.

Certains rentraient chez eux à midi (ça ne voulait pas dire qu’ils y mangeaient mieux), mais beaucoup restaient dans la classe, au chaud, pour éviter un long trajet, ou tout simplement parce qu’on n’avait guère le temps, à la maison, de s’occuper d’eux dans la journée. Et depuis quelques années Fine voyait se réduire les portions, dans certaines familles d’agriculteurs dont les ressources piétinaient loin derrière l’inflation.

 

Enfin, elle espérait leur apprendre un peu de solidarité, leur faire découvrir que lorsqu’on partage tout le monde a plus.

— Il y en a qui le savent déjà, voyez-vous, je vois des attentions, de la générosité… mais c’est parfois pénible pour ceux qui reçoivent. Je n’aime pas les voir ainsi…

 

Le capitaine s’était assis en face d’elle, et l’écoutait, heureux qu’elle se confiât à lui, un peu surpris de son propre intérêt. Elle lui expliquait ses méthodes, et comment la coopérative scolaire lui fournissait un matériau pédagogique inépuisable, des occasions toujours renouvelées de susciter des apprentissages, à commencer par le calcul car c’étaient les enfants eux-mêmes qui tenaient les comptes. Les ressources étaient maigres, mais enfin la fête de l’école, au printemps dernier, avec son spectacle chanté et la vente d’objets et de bouquets champêtres confectionnés par les enfants, avait rapporté quelques subsides.

La décision de créer une cantine, Joséphine l’avait soutenue, mais c’est la classe qui l’avait votée, à l’unanimité. On avait longuement débattu : un projet d’excursion tentait pas mal de monde, mais la cantine promettait tout autant de plaisir, car les séances mensuelle de cuisine que l’institutrice avait instaurées étaient attendues avec impatience.

Le capitaine voyait se dessiner une classe comme il n’en avait jamais connu, et qui lui inspira soudain une nostalgie violente, le désir d’avoir eu, lui aussi, une enfance heureuse, une institutrice pleine d’imagination et d’énergie, sortant tranquillement des chemins battus…

 

Il la faisait parler, espérant sans trop y croire qu’elle oublierait sa question, car enfin, il avait esquivé la réponse, mais comment répondre ? Il ne savait pas très bien lui-même ce qui motivait sa démarche. L’éducation des enfants de sa commune n’était pas, loin s’en faut, au centre de ses préoccupations. Il n’était pas homme à s’interroger beaucoup sur ses motivations. Comme cette idée m’est venue, d’ailleurs ? C’est Margailhan qui m’a parlé de la demande de subvention, il trouvait que ce n’était pas à la commune d’engager ce genre de dépense. J’ai eu l’idée, c’est tout. J’ai eu l’idée.

Agir, c’est ce qu’il faisait, c’est ce qu’il savait faire. Il ne s’était pas interrogé : mais elle, oui. Et s’il était sincère, s’il était sincère… il devait bien s’avouer qu’au fond, cette idée si séduisante, si… que c’était pour ça, pour ce moment là. Joséphine et lui, conversant en vieux camarades, réfléchissant ensemble à l’organisation de la chose. Il ne pouvait tout de même pas lui dire « Je fais ça pour vous, Mademoiselle, c’est un prétexte pour vous rencontrer, pour… »

Aussi la faisait-il parler encore, espérant toujours qu’elle oublierait sa question. En tout cas elle avait oublié l’heure, et ses travaux de copie. On visita les locaux : le bâtiment regroupait la mairie, l’infirmerie, que la commune prêtait au secours mutuel rural pour la permanence hebdomadaire du dispensaire, et deux salles de classe, dont une désaffectée. La classe des filles et celle des garçons étaient désormais regroupées, tous âges confondus : en un demi siècle, la commune avait vu fondre sa population. C’est dans cette pièce, qui communiquait avec sa classe, et qui servait d’atelier pour les activités manuelles, que Joséphine ambitionnait d’installer la cantine. Quelques tables et quelques chaises étaient empilées dans un coin, un conduit de cheminée permettrait l’installation du fourneau, l’eau était à la fontaine, sous le préau.

 

Il aurait voulu que ça dure une éternité. Joséphine aussi : elle prenait un plaisir inattendu à raconter ses projets à cet homme, si différent de ses collègues, de ses camarades de la Fédération, si éloigné des discussions acharnées du congrès de Tours, ou de la campagne contre la condamnation de Sacco et Vanzetti, qui l’avait tenue tout l’été — et pour quel résultat…

 

Ça a duré (peut-être pas une éternité, mais pas loin), il se faisait tard. Je crois qu’il l’a raccompagnée à la ferme, ensuite. En galant homme il lui a proposé de pousser son vélo, ils continuent de converser un brin, avec des silences. Je ne sais pas ce qui s’est passé, ou pas, à la faveur de ces silences, de la nuit. Est-ce qu’elle la lui a reposée, la question ? Est-ce qu’il a répondu sincèrement ? La saison était encore douce, prêtait aux confidences, aux abandons. Je ne sais pas. Joséphine est libre, mais secrète. Le capitaine a du savoir vivre. Ce qui est certain, c’est qu’il est rentré ce jour-là dans la vie de Joséphine (et dans celle d’Olga Polka, par la même occasion), pour n’en plus jamais disparaître. Ce que je sais aussi, c’est qu’elle ne le nommera jamais autrement que « capitaine », et qu’ils se vouvoieront toujours.

 

Pour la rentrée, la cantine était fin prête.

 


8 commentaires

  • Claireobscure a écrit :

    Oh, que c’est chouette ! Bath, même 🙂 Ce texte délicieux m’évoque la vie de ma grand-mère, institutrice dans un petit bourg du sud-ouest dans les années 20 à 50. Le pöelle dans la classe, les enfants gelés qui arrivent de loin à pied, les projets… C’était le temps de l’AOL, de « la laïque », puis de 36 et des voyages dans le sud avec les jeunes gens et jeunes filles en shorts bouffants et en noir et blanc… C’est comment, déjà, ah oui…  » une classe comme il n’en avait jamais connu, et qui lui inspira soudain une nostalgie violente, le désir d’avoir eu, lui aussi, une enfance heureuse, une institutrice pleine d’imagination et d’énergie, sortant tranquillement des chemins battus »…

    la narratrice paucisciente :

    ah ben, si ça se trouve elles étaient copines 🙂

  • bebert a écrit :

    Je continue à avoir l’impression d’avoir raté un épisode: j’aimerais bien savoir comment le capitaine « arrive », « entre » dans cette histoire: pourquoi se trouve-t-il là tout d’un coup (outre sa présentation détaillée à la rubrique rencontres) …
    A part ça j’attends moi aussi avec impatience « les séances mensuelles de cuisine »: on va bien s’amuser …

  • mariolga a écrit :

    voilà, j’ai trouvé le temps de tout lire (je m’étais arrêtée il y a un siècle, au feuillet 6 !)

    je me demande… dans les motivations du capitaine… il serait pas un peu intéressé par Olga Polka par hasard ? intéressé comme un mec qui aurait connu, au sens biblique du terme, une jeune femme lors d’une de ses permissions et l’aurait retrouvée mariée à son retour de la guerre, mais il l’aurait revue et elle lui aurait avoué son secret, la naissance et l’abandon d’Olga Polka…. sinon oui, on peut se poser la question. Bon bien sûr il y a Fine, maid elle arrive seulement après qu’il ait commencé à s’intéresser à la cantine. En cas, il aurait quand m^eme fait la proposition, si l’instit avait été à quelques années de la retraite avec du poil au menton.

  • tzigane a écrit :

    Pour les femmes de cette époque, entrer à l’école normale c’était gagner son autonomie et peu de métier offrait une telle possibilité de participer à la vie sociale avec un engagement personnel : pour elles c’était une façon d’obtenir de la reconnaissance tout en occupant un poste clé dans la société. Mais quand vient la notoriété,on n’est plus vraiment à l’écoute voilà pourquoi elle rétorquera : « c’est gentil, vous n’auriez pas dû vous déplacer à une heure si tardive » et là enchaîner sur le malentendu entre eux deux plutôt que tomber dans la bienséance, ça mettrait un peu de piment dans une « réalité » trop lisse! (bon, c’est une proposition…)

  • Garance a écrit :

    Soit, le train a ralenti…, je le prends en marche.M’est avis que cette histoire n’en est qu’à son début…et que la pitchoune doit avoir grandi pendant ce temps-là! Est-elle toujours entourée de personnes aussi bienveillantes et sympathiques? Pas l’ombre d’un vilain petit canard à l’horizon? Pas d’indice déstabilisant sur les questions qu’elle se pose…les réponses qu’elle imagine? va t’elle se contenter de ce que les adultes lui racontent…
    Maintenant que le décor et les personnages principaux sont plantés…comme la famille Buendia de Macondo dans « 100ans de solitude », j’aimerai bien voir débarquer un Melquiades ou un corrégidor …J’irai bien farfouiller du côté du capitaine, qui, question « abîmes » doit en connaître un rayon…Quant au Léon…se méfier de l’eau qui danse… Et Elie??? Non…j’ai rien dit!

  • Olga Polka, j’arrive sur la pointe des pieds, dans le sillage du Capitaine.
    Ton aventure allaitée de toutes tes mères créatrices va son chemin.
    Après lire, écrire, tu sauras le vélo qui tient parce que tu l’avances en mouvement, tu sauras apprendre à lire l’heure sur la pendule de l’école, elle avance toujours.

  • Olga, continue ton chemin, nous allons t’imaginer de vivre.

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