feuillet 13

 

Où, tentant de percer le mystère de ses origines, Olga Polka en arrive à une conclusion inattendue.

 

 

Tu me demandes, lecteur, si cette enfant qui lit en secret va bientôt se mettre à écrire.

 

Peut-être Olga Polka s’était-elle aussi essayée à l’écriture, toute cette année de cours préparatoire, sans que nul ne le sût (même pas Élie). Mais c’est peu probable : car elle passa de longues heures, au lendemain des révélations de Mado, à écrire son nom sur des morceaux d’enveloppes ou de papier d’emballage qu’on gardait au coin du buffet à côté du calendrier des postes. Munie de son crayon bleu — de son crayon rouge et bleu, en fait, car chacun des enfants possédait un superbe crayon à deux couleurs, qu’on taillait des deux bouts et qui souvent finissait en crayon bleu, parce qu’on usait le rouge tellement plus volontiers ; mais cet été-là Olga Polka usa le bleu : elle recopiait soigneusement les lettres brodées sur le bracelet de linon. Elles étaient d’une belle ronde, assez simple, mais quand même : tenir le déroulé des boucles et des jambages n’était pas une mince affaire, la main crispée sur le crayon refusait l’arrondi ; la bouche un peu ouverte laissait glisser un fil de salive, de temps en temps un bout de langue la rattrapait, la petite reprenait son souffle dans un soupir, presque un sanglot, qui signait la difficulté de l’entreprise.

 

Il y eut ainsi quelques semaines partagées entre d’intenses réflexions d’où surgissait parfois une question, de longs moments d’application scripturale (la consommation de papier augmentait de jour en jour), et quelques orgies de chagrin qui lui remontaient.

Car enfin il n’y a pas de miracle, et si les révélations de Mado étaient arrivées à leur heure, comme un viatique pour la traversée de cette étape difficile, elles avaient aussi augmenté encore le bouleversement d’Olga Polka. Et parfois il lui semblait être, en somme, destinée à l’abandon et à la détresse, prise dans un drame absolu et sans issue.

 

Elle se plongeait alors dans la lecture de La chèvre de Monsieur Seguin (le cadeau de Mado, ce recueil des Lettres, un gros bouquin à la couverture vert sombre qu’elle ne lâcha plus durant des semaines et où elle avait écrit son nom).

Bien qu’elle fût loin de maîtriser parfaitement l’hydrographie souterraine des ses peines, Olga Polka avait saisi un truc : l’histoire de la petite chèvre faisait un exutoire d’une efficacité redoutable, un trop plein à tristesse, une issue parfaitement opérationnelle aux larmes qui certains jours l’encombraient et clapotaient avec insistance sans parvenir à se transformer en bons gros sanglots réparateurs.

Certains passages marchaient à tous les coups : À partir de ce moment, l’herbe du clos lui parut fade. L’ennui lui vint. Elle maigrit, son lait se fit rare. C’était pitié de la voir tirer tout le jour sur sa longe, la tête tournée du côté de la montagne, la narine ouverte, en faisant Mê !… tristement. Et surtout ça : M. Seguin s’apercevait bien que sa chèvre avait quelque chose, mais il ne savait pas ce que c’était…

Ou alors, bien sûr : Elle pensa au loup ; de tout le jour la folle n’y avait pas pensé… Au même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée. C’était ce bon M. Seguin qui tentait un dernier effort. Rahhhh ! le son de cette trompe lui arrachait un gémissement. Elle était la petite chèvre, elle était Monsieur Seguin, elle était en plein mélo et pleurait, enfin, tout son saoul.

 

Quand elle arrivait à la dernière phrase — E piei lou matin lou loup la mangé. — elle courait se blottir contre Aubépine, dût-elle pour cela rejoindre le troupeau au diable vert.

 

Tout cela l’occupait fort. Et ce n’est pas tout :

Après les prénoms, le sien et ceux de son entourage (y compris Joséphine, oui), elle s’attaqua aux noms. Mado, Félix et Zélie s’appelaient Faure. Élie s’appelait Blanc, et les petits aussi, car Élie les avait reconnus. Or elle portait le nom d’Abel. Abel Faure, Olga Polka Faure… Élie ne l’avait pas reconnue. Une évidence qu’elle avait alors réussi à ignorer s’empara d’elle : elle n’était pas la fille d’Élie, non plus.

Alors là, panique à bord, remue ménage et branle bas de combat !!! La comprenette à plein régime, Olga Polka tentait de trouver une explication à ce paradoxe insurmontable : elle était une enfant trouvée, soit. Mais Élie était son père, il ne pouvait pas en être autrement.

 

Un certain flou flottait sur la chronologie de sa conception, de la mort de son père (officiel), de sa naissance, et de l’accession d’Élie au rôle de pater familias. Tout cela jusqu’à ce jour demeurait approximatif : elle savait que les deux aînés étaient les enfants d’un père mort à la guerre, et d’ailleurs ils appelaient Élie par son prénom. Mais elle l’avait toujours appelé papa, et personne n’y avait trouvé à redire : bien qu’officiellement elle fût l’enfant posthume d’Abel, après tout elle ne l’avait pas connu et c’est Élie qui l’élevait.

À l’abri de ce flou, elle s’était forgée une conviction inébranlable : Élie était son père. Son vrai père.

Or donc, il ne pouvait pas l’avoir abandonnée. Elle cherchait une explication.

Une explication raisonnable, et moralement acceptable. Les enfants sont prêts à tuer beaucoup pour que la morale soit sauve. Sa mère était probablement morte en couches (zou, l’affaire est réglée). Élie se retrouve seul avec ce nouveau-né. (Hum. Élie brodant au point de bourdon… Mais non, le bracelet avait forcément été brodé avant sa naissance.) Et il la dépose dans la mangeoire d’Aubépine. Se débarrasse d’elle, en somme. Ah non, ça, non, elle ne peut pas imaginer ça.

Qu’à défaut de mourir dignement en lui donnant naissance une mère inconnue l’ait abandonnée, elle pourrait l’envisager. Elle peut lui trouver des raisons, même des excuses — n’oublions pas les lectures des Misérables, du Bossu, le mélo, le pathos, les filles mères et les enfants enlevés, toutes sortes de fioritures et de romances sur lesquelles son imagination peut broder — Mais Élie !… Peut-être a-t-il dû la sauver d’un terrible danger ? L’abandonner, veiller sur elle secrètement, pour la protéger de ce terrible danger ? Mais alors il aurait menti à Mado sur son amour ? Là, Olga Polka a tout de même du mal à mener son histoire jusqu’à ce point.

Tourne le truc comme tu veux, rocambolise tant que tu peux, il n’y a pourtant pas d’explication dont Élie sorte tout à fait héroïque : un genre de séducteur-abandonneur-de-jeunes-femmes-déshonorées se profile, qui ne lui ressemble guère et de toute façon ne plait pas du tout à sa fille. Olga Polka veut qu’il soit son père, et veut que ce père soit parfait. Non mais.

 

Olga Polka passa ainsi l’été, en grande discussion avec elle-même, à s’interroger sur les adultes qui l’entouraient et sur le mystère de ses origines. Aux vendanges, elle n’était arrivée qu’à une seule conclusion qui lui parût incontestable : elle était bête. Malgré tous ses efforts, elle n’avait pas trouvé de réponse convenable à ses interrogations.

Bizarrement l’idée de cette bêtise la soulagea, et même lui ouvrit des horizons.

 


10 commentaires

  • forgetit a écrit :

    Les questions bètes :
    Olga Polka c’est un peu une méta Faure ?
    Il y a une version d’Elie en trop ?

    Sinon les vers de Mado, ça va ? les prix sont bons ?
    L’école elle y est retournée la p’tite Faure en Olga Polka (au lait) ?

    Allez, Allez.(nan c’est bien comme rythme on a juste le temps d’en avoir vraiment envie )

    forgetit :

    c’est là que je me rends compte que je n’ai pas assez insisté sur l’agrment de cette lecture. c’est vraiment trés agréable.
    merci de continuer madame paucisciente. 🙂

    forgetit :

    J’amenuise mes commentaires en fonction des réponses que j’obtiens.

    la narratrice paucisciente :

    oh ben…

    forgetit :

    j’disais pas ça pour vous. c’est juste que causer tout seul c’est pas la joie. j’ai un blog pour ça 🙂

    il est tard. je lis vos réponses et me remts en tête tout le truc ce weekend.

    la narratrice paucisciente :

    oui : 3 onces de graines on donné environ 150 kg de cocons, soit, à 20 F. le kg, près de 3000 f (le prix est fixé avant le début de la campagne, et soutenu par l’état). C’est une belle rentrée, pour des paysans pauvres qui vivent pratiquement en autarcie.
    Cette embellie pour les petites éducations ne durera pas, et la production de soie française aura pratiquement disparu à la veille de la seconde guerre mondiale. Le tilleul, la lavande tiendront encore quelque décennies.

    Cependant l’inflation galope, ces années-là, plus vite que les revenus agricoles.

    la narratrice paucisciente :

    non : on n’est pas encore rendus à la rentrée (qui n’avait lieu que fin septembre, les grandes vacances étaient très grandes, à défaut d’être vraiment des vacances. Les enfants étaient une main d’œuvre indispensable pour les récoltes, et on attendait la fin de vendanges pour sonner la cloche).

  • forgetit a écrit :

    Alors là j’ai plein de questions évidemment, mais
    Max et Zoé sont prévu pour plus tard j’imagine.
    En revanche Mathilde restera-t-elle dans sa « peinture » ? Elle habite loin ? Google m’a bien trouvé Frieda Kahlo, mais ça n’a rien à voi je suis sur.
    Si j’ai bien compris Mathilde est une des soeurs de Fine, avec Clemence…et Léon.

    Ils sont trés nombreux dans la famille de Fine : Ils habitent loin, ou bien Fine suit l’usage qui bien souvent fait que les femmes restent prés de leurs familles, en tout cas par cheu nous ?

    Et puis Fine, la rentrée, Fine sa famille, Fine qui vexe Olga, Fine et le capitaine qui la vouvoie…
    Et tiens à ce propos moi j’avais compris que le capitaine jouait un role dans la soie, moi je pensais qu’il était acheteur pour les produits de Mado entre autre,
    je me demandais comment ça se passe tout ça. Je me demandais si c’est à cette occasion là que le capitaine allait rencontrer Olga.

    Tu vois ce genre de chose.

    mais par dessus tout pas si paucisciente narratrice adorée comme thaumaturge un peu quand mème, je me demandais si Fine et Olga se réconciliait.
    Ou si Olga allait se faire encore plus chèvre que nature.

    « les petites éducations » c’est des élevages de vers à soie ?

    Bon alors ces vendanges ? Elles vont nous faire de la catharsis, des troubles, des étourdissements et des amours.
    Pas trop de malheurs, on en est saoulé en ce moment.
    Dis , allez racontes – c’est quoi le cépage, j’imagine qu’on le mange pas, qu’on fait un genre de petit vin qu’on boit coupé d’eau, un vin de paysan.
    Les gosses ils font quoi ?
    Olga va piétiner du raisin, avec le jus qui coule entre les orteils et les raisins qui éclatent sous la plante ?

    Enfin ça ce sont mes questions , mème si j’essaie de penser aux autres j’en oublie peut etre, faudrait pas que je prive les collègues.
    Fine aussi elle vendange ? Et …et…et…

  • mariolga a écrit :

    si le phyloxéra (?) a déjà sévi, le cépage doit être ces porte-greffes américains que dans certaines régions on appelle le noah et qui, dans les cévennes, donne un vin, le clinton, qui rend fou, dit-on.
    en tous cas, c’est du fros rouge qui tache le carrelage et bouffe le plastique des cubis. Il est tellement acide qu’on peut le sentir descendre jusque dans l’estomac et alors là, oui, il vaut beaucoup mieux le boire coupé d’eau !

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