feuillet 10

Où peut-être le ratafia de coings n’aura pas été inutile à la comprenette…

 

Fine avait narré l’incident du matin, et parlé à cœur ouvert de la stupéfaction, et aussi du chagrin que cette histoire lui causait. Mado et Élie ne l’avaient jamais vue comme ça, désemparée, revenant dix fois sur la même interrogation : « Pourquoi me cacher ça ? »

 

Élie d’abord resta silencieux. La conversation s’était installée entre les deux femmes, oscillait entre deux pôles sans trouver d’ouverture.

Mado, en fin de compte, ne voyait qu’une chose, qui lui plaisait bien : Olga Polka savait lire. Elle n’aurait pas aimé que sa fille restât longtemps privée de ce grand plaisir.

« Mais enfin », s’exclamait Fine, « moi j’ai toujours su qu’elle lirait, tôt ou tard, ce n’est pas la question ! »

Si, quand même : les deux aînés avaient appris sans effort, avec bonheur, ils aimaient lire… Mado n’avait pas voulu trop s’inquiéter, mais quand même elle était rassurée.

— Parfois, il me semble qu’elle est un peu… sotte, un peu…

— Oh, elle est tout sauf idiote !…

 

« Enfin, » se reprenait Fine, « je ne sais plus, ce qu’elle est. Je croyais la connaître… » Elle en revenait toujours à ça, à cette incompréhensible dissimulation… La tisane de thym refroidissait dans les bols, la peine de Fine ne lâchait pas prise, revenait même chaque fois un peu plus lourde.


Élie sortit trois verres à liqueur et le ratafia de coings, et se racla la gorge.

— Ce chagrin, là, c’est quoi exactement ? Où ça fait mal, où ça fait si mal ?

 

Elle eut d’abord un geste d’agacement, c’était évident, non ? Mais la question était posée là, tranquille, pas décidée à se satisfaire de demi-réponses. Elle prit le temps de la considérer, en sirotant son verre.

Au fond, oui… qu’est-ce qui la bouleversait autant ?

Elle savait bien que les enfants mentent, et même, que c’est un passage obligé du développement de l’intelligence, le mensonge. Elle s’en amusait, souvent : il y avait de l’invention, une tentative plus ou moins aboutie de saisir le point de vue de l’autre et d’agir dessus, de sortir de soi et de sa vérité. Un gosse qui se mettait à mentir était un gosse qui grandissait, qui commençait à appréhender la complexité de la pensée, et la puissance des mots. Elle ne sanctionnait guère, se contentant de signifier qu’elle n’était pas dupe, et qu’à ce jeu là il ne faut pas sous-estimer l’adversaire…

Sur « adversaire », sa réflexion muette buta, lui fit venir les larmes aux yeux et avaler l’alcool de travers, et, dans un hoquet :

— Son adversaire alors, voilà, je suis son adversaire !

 

Élie posa sa main sur le bras de Mado, retenant le mouvement de compassion, les paroles consolantes. Fine répétait :

— Son adversaire. Elle me ment, elle n’a pas confiance en moi.

— Et vous, vous lui faites confiance ?

Elle leva sur lui un regard scandalisé, mais resta sans voix.

— À votre idée, c’est contre vous qu’elle a gardé ce secret. Si vous aviez vraiment confiance en elle, vous verriez peut-être les choses autrement.

 

Fine et Élie étaient coutumiers des discussions pugnaces, sans fioritures et sans concessions. L’estime était réciproque : Fine pressentait chez Élie, bien qu’il restât plus que discret sur son passé, une culture solide et éclectique, du genre qu’on ne s’attend pas à trouver dans une campagne perdue, du genre qui lui manquait parfois malgré la solide correspondance qu’elle entretenait avec ses camarades de l’école normale, et bien d’autres. Élie aimait, chez Fine, ses convictions (socialisme, pacifisme..) alliées à une totale absence de dogmatisme : elle était toujours prête à considérer un point de vue sans a priori.  Ils avaient de longues conversations, qui ne portaient guère sur les sempiternels potins villageois mais s’ouvraient au monde, aux progrès des sciences et des techniques, aux inépuisables merveilles de la nature, à la politique, à la philosophie, à la religion… entre Fine, mécréante, et Élie, tranquillement mystique et libertaire, le débat n’était jamais clos.

 

— Moi je ne crois pas que ce soit contre vous, Joséphine. D’ailleurs, c’est vous qui lui avez donné envie de lire. Croyez-vous que vos lectures du soir pouvaient la laisser sans curiosité, sans désir d’accéder elle aussi à cette magie ? Elle s’est cachée pour apprendre : peut-être savait-elle déjà que les choses importantes se vivent dans la solitude. Il y déjà deux ans au moins qu’elle lit. Je ne sais pas si elle écrit. Moi aussi j’ai gardé le secret. Elle ne sait pas que je l’ai vue.

Il a souri, reprenant d’une voix plus douce.

— Ce n’est pas contre vous : je crois qu’elle n’a pas imaginé un instant que vous lui refuseriez ce droit-là, de garder secrètes les choses précieuses. Elle vous faisait confiance.

 

Il a rempli les verres de nouveau, et ils ont bu en silence. Joséphine ne pleurait plus. À un moment elle a murmuré : « J’espère qu’elle me fera encore confiance. » Il n’y avait pas grand-chose à rajouter. Quand elle a voulu aller voir la petite, dans son sommeil, avant de partir, il y a eu un bref moment d’inquiétude : Olga Polka n’était pas dans la chambre. Mais Mado ne s’affolait pas, dans ces cas-là, savait où la trouver — et, en effet, elle dormait tranquillement près d’Aubépine, dans la paille. À quel moment de leur conversation avait-elle traversé la maison, pieds nus, sans bruit, tout ensommeillée ou, au contraire, attentive et bien réveillée ?

« Bah », a dit Élie, « de toute façon les enfants entendent ce qu’ils doivent savoir » (Élie avait foi dans la communion des âmes). Il a sorti son violon, Mado a allumé la lampe, et ils ont fait un brin de chemin à Fine, dans la nuit qui sentait bon le tilleul. Les deux femmes se tenaient la main, et le violon jouait doucement une petite polka.

 


4 commentaires

  • bebert a écrit :

    Super …
    Elie est un type « bien » …

    la narratrice paucisciente :

    et coucou 🙂

    Véronique :

    Oui bebert, je trouve qu’Elie est décidément une « belle personne ».

  • Véronique Véronique a écrit :

    Fine me fait penser par moments à Emilie Carles, j’ai adoré son bouquin, lu au début des années 80, « une soupe aux herbes sauvages ». Vous connaissez, je suppose, il me semble qu’il a connu un vif succès lors de sa parution.

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