Olga Polka est très gourmande…

Olga Polka est très gourmande, mais d’une gourmandise sans afféterie, sans fioriture, portée par cette faim qui va toujours à l’essentiel.

Sa faim est toujours faim de quelque chose, même si ce quelque chose ne se laisse pas toujours enfermer dans un aliment précis. Je ne dis pas qu’elle n’est pas prête, de temps en temps, à dévorer n’importe quoi. Certains hivers de son enfance, puis pendant la guerre, et parfois par la suite, il est arrivé que cette faim doive se contenter de n’importe quoi plutôt que de quelque chose. Mais l’énergie, l’invention et le travail dont Olga Polka est capable pour faire quelque chose de bon même avec trois fois rien, cette énergie est portée par une faim perspicace, qui ne se laisse pas abuser par sa propre intensité, par sa brusquerie, qui ne cède pas, si urgente soit-elle, devant n’importe quelle approximation.


Je l’ai vue, souvent, jouir (d’une façon troublante) de la dégustation d’un simple morceau de pain.


Du mot gourmand, l’origine est controversée ; mais il est possible, selon certains étymologistes, que le mot gourme y soit pour quelque chose. La gourme, la bouche du cheval, si l’on a vu Nuage choisir délicatement entre deux touffes d’herbes, entre deux pommes présentées la main bien à plat, choisir puis savourer, et si l’on a vu Olga Polka renifler et tâter de la langue quelque mets sur lequel elle s’interroge et dont elle suppute l’utilisation, on n’a plus guère de doute sur son rôle dans l’affaire.

Dans la gourmandise, c’est la bouche qui pense. Qui désire. Qui choisit. Qui jouit… ou recrache. Ne parle-t-on pas des « métiers de bouche » ?


Beaucoup pensent qu’un bon cuisinier se caractérise avant tout par sa générosité : image de mère nourricière, oblative, dévouée, propre à rassurer le mangeur, mais fausse. La qualité première d’un cuisinier est la gourmandise — laquelle ne va pas sans une bonne dose d’égoïsme.

Le « pour soi » est puissamment à l’œuvre dans la dégustation. Toutes les sensations, on les vit en solitaire, on les vit à l’intérieur. La palpation mêlée de salive et emportée par les mouvements plus ou moins volontaires de la langue, des mâchoires, l’odorat excité depuis les fosses nasales et non depuis les narines, pris presque violemment, intimement, et construit dans cette proximité de tout autre façon que lorsque les effluves sont portées par l’air du dehors, les saveurs, propres à l’intime de la bouche, et ces sons du dedans de la tête, quand on croque, mâche, déglutit, et que personne n’entend comme on les entend…

Oui, à part le regard qu’on partage, c’est vrai, avec les autres convives, à part le plaisir visuel qui n’est pas le plus essentiel en cette affaire, tout, dans l’expérience gourmande, est personnel, est égocentré, solipsiste, idiot, égoïste. Et malgré l’effort sisyphien des cultures et des gloses, des mythes et des rites, des contes et des tabous, des gastrosophes et des diététiciens, malgré tout, cette jouissance est l’image même de tout plaisir solitaire, de ce qu’il y a de solitaire en tout plaisir.


Cette qualité essentielle (ce défaut, si on veut, ce péché) est en fait une perversion (et pourquoi pas ? n’en déplaise aux moralistes à la petite semaine, les qualités et les perversions ne sont pas d’une nature fondamentalement différente). C’est une perversion, on s’étonne que Freud ne l’ait pas évoquée dans l’éventail des tendances érotiques de la petite enfance, au même titre que le fétichisme, le voyeurisme ou le sadisme… Car non, il n’y a pas pensé, et qui, après lui ?

Rien dans « l’oralité » des psychanalystes qui renvoie à ce plaisir si particulier de la gourmandise, à cette volupté que Platine» a cru pouvoir qualifier d’honneste et qui ne l’est guère : directement ancrée dans les sensations les plus primaires, les plus puériles, la gourmandise est, de surcroît, le seul plaisir qui passe inévitablement par la destruction de son objet.



Plaisir extrêmement pervers donc, mais vital au point que nul ne saurait s’en défaire : on peut à l’infini pervertir la perversion, jeûner, bouffer de la merde, il s’agit toujours d’érotiser l’acte de se nourrir, qu’on ne parvient jamais à rendre indifférent. Vital, et total: chaque partie, chaque bouchée, chaque miette savourée contient la trace entière de toute jouissance, de toutes les sensations, de tous les affects et de tous les fantasmes, comme chaque partie d’un hologramme contient l’image virtuelle tout entière.


Et le cuisinier, non content de donner libre cours à cette perversité pour son propre compte (au prétexte de son art, il est vrai, mais où va-t-on si l’art… ?), le cuisinier, ce corrupteur, ce débaucheur, il met tout son talent dans ce seul but : susciter chez les autres cette volupté scandaleuse !



Titre : Platine en françoys tres utile et necessaire pour le corps humain qui traicte de honneste volupte / compose en latin par Platine en court de Romme ; et apres translate en françoys par messire Desdier Christol a Montpelier
Auteur : Platina, Il (1421-1481)
Éditeur : par Françoys Fradin (Lyon)
Date d’édition : 1505
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3 commentaires

  • Véronique Véronique a écrit :

    Personne n’a osé réagir sous cet arcane, forcément, avec ce qui est dit ici !

    Les 7 péchés capitaux, la gourme, ce traître de cuistot et puis surtout l’extrême perversité de cette activité solitaire… pouah !

    Sont tous sourds au message de Platine… qué pitié ! 🙁

    Euh juste… j’en connais d’autres des plaisirs qui passent inévitablement par la destruction de leur objet.

  • Garance a écrit :

    Solitaire ou partagé, Vital ou destructeur (la grande bouffe) les plaisirs de bouche sont souvent liés à la dépendance que nous avions à la naissance avec notre mère, qui, dans cet acte nourricier avait tout pouvoir sur nous, gérant notre plaisir, notre impatience, notre souffrance…ainsi la nourriture a été de prime abord la communication privilégiée « ambiguë » avec l' »Autre »…

  • Darjeeling a écrit :

    Olga Polka ne serait-elle pas née sous le signe du taureau?
    Considéré comme un signe à l’énergie féminine, caractéristique de la volupté, des courbes, du plaisir charnel et des bonnes choses, son activité est goulue, elle passe par la bouche.
    Le taureau déglutit en jouissant de ce qu’il goûte, la bonne herbe comme la bonne chair.
    C’est aussi une figure de l’individualité, pas encore tout à fait en contact avec le monde, encore proche de ce qui l’entoure seulement, son carré de pré, la proximité du troupeau oui, le familier, mais point trop n’en faut, pas besoin de regarder trop au loin.
    Le Taureau est dans la maison 2, la maison des avoirs, des biens matériels, elle accueille notre capacité à capter l’énergie du monde et à créer notre bien-être à partir de cette énergie. Olga Polka est la Vénus Taurine de nos contrées imaginaires, elle est sensuelle, coquine et solitaire, a besoin de toucher et de goûter, d’abord pour elle, afin d’accéder à la connaissance et d’en faire profiter les autres à travers une expérience.

    Je m’en vais lire la suite de ses pérégrinations pour voir si j’en trouve un peu plus sur…. son ascendant dans son thème astral!!! et le lien politique qu’elle entretient avec la cuisiiiine! à suivre…

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