Olga Polka a toujours faim

Olga Polka a toujours faim, de cette faim première, inscrite en elle à tout jamais par l’abandon du premier jour.

Car, trouvée dans la paille, elle a été, forcément, abandonnée. Quelles qu’en soient les raisons, et Olga Polka elle-même ne manquera pas de tenter d’en imaginer de toutes sortes, des plus rocambolesques (un enlèvement, une princesse en danger, un héritage maudit, tutti quanti) aux plus ordinaires, qui sont principalement de trois espèces : la misère, l’ordinaire aliénation des femmes qui leur interdisait (qui leur interdit encore, en bien des régions du monde) de procréer hors les liens sacrés du mariage, autant dire qui les dépossède de leur ventre, ou la non moins ordinaire panique que chaque mère aura ressenti devant cette boule de vie propulsée soudain dans l’univers à toute vitesse et qui lui échappe, et la déborde, et s’apprête à la dévorer, oui, les raisons ne manquent pas et quelle mère n’a été, fût-ce qu’un instant, saisie d’effroi devant cette vie qui lui tombe dessus ?


Aussi, rien d’extraordinaire dans cette faim hurlante, dont tout nourrisson aura fait l’expérience un jour ou l’autre, sinon peut-être sa précocité et sa longueur : probablement déposée au cœur de la nuit dans la bergerie, il lui avait fallu pas mal de temps avant de réussir à attirer Joséphine.


Ainsi eut elle tout loisir d’expérimenter, d’explorer les souffrances d’une faim grandissante, de l’angoisse et de la frustration qui l’accompagnent, et de la terrible impatience qu’elle déclenche ; impatience pétrie de colère, qui s’était emparée de chaque cellule de son corps et l’avait transformée en une sorte de réaction nucléaire, de champignon atomique, tout entière dévorée par la faim, annihilée, soumise à cette seule fin : réclamer. Olga Polka n’était plus qu’une explosion de réclamation.


Chaque cellule de son corps en fut marquée, en garda la mémoire à tout jamais, en transmit l’empreinte à chaque nouvelle cellule, si bien qu’Olga Polka, grandissant en âge, ne grandit jamais en sagesse. Ou alors d’une sagesse très spéciale, fondée sur cette certitude confuse, mais absolue : de l’impatience vient le salut.


Ce qu’il y a d’impérieux dans sa faim, d’exigeant, d’obnubilant même, elle a mis des années à le reconnaître : jeune, elle l’ignore, elle ne comprend rien au mélange de colère, d’angoisse, et d’épuisement qui s’empare d’elle brusquement, jusqu’à la rage, la crise de larmes ou l’inanition.

Car la faim d’Olga Polka est si rapide, si pressée, elle prend son élan de si loin qu’elle ne peut rien prendre d’autre, et surtout pas la peine de se présenter normalement, c’est-à-dire par cette contraction gastrique que nous éprouvons, vous et moi, bien avant de tourner de l’œil.

Olga Polka se croit donc légèrement « pas-tranquille », comme on dit chez elle de ceux dont l’équilibre mental laisse à désirer. Mais elle apprend, confusément, que manger (tout fait ventre alors, un épi de blé cru, une herbe, un insecte), manger la tranquillise ; elle s’accoutume bientôt à tenir toujours dans sa poche un croûton de pain ; ensuite seulement, elle nommera l’état inconfortable où elle bascule : « j’ai la dent », puis s’autorisera, en toutes circonstances, à prendre une collation toutes affaires cessantes.


C’est alors, alors seulement, que la faim d’Olga Polka révèlera sa vraie nature, épanouira tous ses talents : car c’est une faim beaucoup plus sagace qu’elle n’en a l’air, qui sait choisir exactement ce dont elle a besoin pour peu qu’on la laisse libre, et qu’on accepte de la suivre : c’est une faim gourmande.


Quoi qu’il en soit, cette mère qui l’a abandonnée lui a de facto offert le bien le plus précieux pour une cuisinière : cette faim chevillée au corps, robuste, toujours renaissante, cet appétit d’ogresse, toujours prêt à comparer, essayer autre chose, découvrir, vérifier, goûter et regoûter.

 


2 commentaires

  • chateau margaux a écrit :

    Chapeau pour cette description de la faim chez Olga

  • Garance a écrit :

    Cette faim là s’appelle aussi la « soif de vivre »…Non seulement elle « a la dent » mais en plus elle l’a « longue » dans sa curiosité insatiable de « l’humain »…

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