- Olga Polka, sa vie, son œuvre - http://www.olga-polka.fr -

feuillet 2

Où le lecteur trop pressé apprend que dans cette histoire il ne faut pas se précipiter sur la première déduction venue et que, non, Fine n’adopta pas Olga Polka.

« Tu n’iras pas à l’assistance. Je te le promets, tu m’entends ? »

La mère de Fine était une enfant trouvée qui, là où d’autres mères brandissent loups-garous et croquemitaines, menaçait ses enfants de les abandonner et leur contait un épisode, chaque fois différent et toujours plus sinistre, de son enfance ballottée d’orphelinats en placements… Le récit, toujours commencé dans la colère, toujours se terminait dans un murmure noyé de larmes propre à calmer les plus turbulents et à désarmer les plus fortes têtes.

Et forte tête, Fine l’était depuis sa plus tendre enfance, malgré la tendresse, malgré l’enfance. Très tôt, elle avait donc appris à faire place en elle à deux mouvements apparemment contraires, mais dont le déploiement conjoint lui devint naturel : une compassion naïve et sans réserve, d’abord pour cette mère inconsolable et son inépuisable réservoir de chagrins, puis pour toutes les enfances blessées, et en premier chef les enfants abandonnés ; mais, face à cette compassion, ou mieux, enlacé à elle, l’embrassant, l’emportant, la soutenant même, un robuste sentiment de révolte contre toute souffrance ; toutes : celle qu’avait subie sa mère autrefois mais aussi celle qu’elle s’infligeait dans ces remémorations larmoyantes, bien qu’elle semblât s’y complaire, et celle, surtout, dans laquelle elle-même se trouvait piégée par le chantage qu’exerçait cette mère trop vulnérable pour qu’on prît le risque de lui résister.

 

Lecteur,» , je vois très bien où tu m’embarques, mais c’est l’histoire d’Olga Polka que je veux te conter. Si je continue à te suivre, une question entraînant l’autre nous aurons cinq cents pages sur Joséphine avant qu’Olga n’ait pu balbutier son premier mot.

 

Donc, lecteur, nous n’allons pas nous égarer plus avant dans l’enfance de Fine. Je ne te raconterai pas comment elle apprit, très tôt, à ne jamais céder au chantage, tout en évitant les résurgences douloureuses. Pas plus nous ne nous attarderons sur son envahissante fratrie, son père, ah non, je ne vais pas démarrer sur son père maintenant, ni sur Léon, ni sur Mathilde, ni sur aucune des péripéties qui, à trente-cinq ans,  l’avaient amenée ici, dans ce village à flanc de montagne, dans cette petite école.

 

Ce qui nous intéresse, c’est cette bestiole repue qui gigote nue sur une serviette, en attendant que l’eau tiédisse pour la toilette. Qui hurlait, il y a moins d’une heure, abandonnée dans le râtelier à foin, dans la chaleur des bêtes. Qui, cette nuit même, était peut-être encore dans les bras de sa mère. Dans son ventre, hier encore.

 


Je profite au passage de cette apostrophe pour signaler que ce lecteur est un neutre. Qu’il m’importe assez peu que le masculin, dans notre langue, revête la même apparence que le neutre : aux hommes de s’en soucier, et s’ils le désirent, de s’en distinguer. Mais qu’il m’importe infiniment que nous ne soyons pas, ni toi, lecteur, ni moi, auteur, dépossédés, par une affectation abusive de genre, de ce noyau sinon d’essence, à tout le moins de profonde existence où nous échappons à toute classification, et peut-être même à toute sexuation – à quoi ne se résument, tant s’en faut, ni le désir, ni la libido, ni l’identité. Powered by Hackadelic Sliding Notes 1.6.5