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feuillet 4

Où l’on croise brièvement celui qui deviendra le père posthume d’Olga Polka. Où l’on se souvient que les guerres continuent de tuer longtemps après qu’on a signé la paix.


Mado des combes était veuve, et du pire veuvage qui puisse advenir à une femme jeune et déjà mère de deux enfants : Abel s’était pendu, dans la cour, devant la maison, un jour qu’elle était à la foire.

Deux ans de mélancolie noire, froide et sans fond prenaient fin, et son premier mouvement, quand elle le vit, sombre et épais dans la ramure nue du tilleul, fut un immense soulagement.


Pour lui d’abord, libéré enfin de cette noyade qui n’en finissait plus : car depuis son retour du front il ne songeait qu’à ça, mourir.

Et pour elle-même. Mado, Mado si vivante et qu’il avait aimée avec tant d’énergie, d’enthousiasme, et de projets, les petits, tant désirés, fabriqués sans peur de l’avenir, durant les permissions, car tous deux avaient toujours été sûrs qu’il en reviendrait, lui. Il était revenu… mais ni Mado, ni les petits, ni la ferme, rien, plus rien ne lui donnait de prise sur le monde.


La première année Mado avait espéré : elle espéra d’abord que le retour du printemps,

Mais non.

elle espéra que les travaux de l’été,

elle mit tout son espoir dans le temps, le temps qui guérirait tout, le temps pourvoyeur d’oubli… seulement, ça ne se laissait pas oublier. « Ça » quoi ? Elle ne le sut jamais : il en avait perdu les mots.

L’année prit fin, Mado cessa d’espérer : elle s’enfonça à son tour dans ce désespoir sans fond.


Seulement,

aux premières percées du printemps, une sorte de rage la saisit, une sorte de colère sourde, un dégoût même, une répulsion violente à l’égard du malheur, de la souffrance, du chagrin.

heureuse, elle voulait être heureuse, elle était vivante, elle, vivante. Elle touchait son visage, sa bouche, elle touchait sa peau, douce, tiède.


Abel, plus rien ne le touchait. Il ne sortirait jamais de cette boue qu’il avait ramenée des tranchées, elle s’était résolue à le porter, comme un enfant malade qui ne sait même plus s’il a faim ou soif. Entre deux bouchées pour les enfants, elle lui tendait la cuillère de bouillie, de soupe, sans en avoir l’air, sans rien dire, sans le regarder ; il se laissait faire, oubliait parfois d’avaler.


Elle avait l’impression de vivre avec un fantôme : et c’est, d’abord, pour se sauver de cette inconsistance insondable qu’elle prit un amant — qu’elle se laissa prendre, plutôt, par l’amour d’Élie.

Cet amour-là lui rendit la vie, la joie, tout ce que le désespoir d’Abel avait failli engloutir ; Abel lui-même sembla y trouver (bien qu’il l’ignorât jusqu’à la fin, ou n’en fît pas montre) un certain apaisement, et son regard parfois revenait se poser en vrai sur Mado, sur Zélie et Félix, sur la maison, sur les bêtes et les champs. Il y eut ainsi quelques mois étranges, promis à l’éphémère, momentanément suspendus dans un curieux remous où se mêlaient, dans ce flot de dégoût de vivre et de profonde tristesse, une sorte de quiétude légère qui parfois frisait en surface, et dessous, la poussée secrète mais robuste de l’enthousiasme amoureux de Mado. Soutenir Abel lui coûtait moins, maintenant qu’elle était sûre de ne pas couler avec lui.

Il parvint, cet été-là, à mener à bien les récoltes, à rentrer le fourrage, et même à réviser la toiture de la grange qui menaçait ruine depuis la grosse tempête de l’automne 17 ; Il y eut même quelques heures ici ou là, où l’on aurait presque cru ressuscité l’Abel d’avant guerre, affairé, précis, fort. Félix ne le lâchait pas d’un pas, voulait tout comprendre, tout essayer comme son père, se saisissait de sa main molle quand il retombait dans ses ruminations, et parfois arrivait à lui arracher un demi sourire.


Pour la cérémonie de l’armistice, les copains étaient venus le chercher. Louis surtout avait insisté, expliquait à Mado qu’ils avaient tous besoin de partager avec les vivants la mémoire de leurs morts, que ça aidait à reprendre goût. Mado se tut, à quoi bon discuter ? Mais elle ne se faisait aucune illusion. Abel n’avait besoin de rien, rien ne l’aidait. Il quitta la cérémonie au milieu de la minute de silence, sans que personne osât faire un geste pour le retenir.

Deux jours plus tard, pour la saint Martin, il se pendait. Il avait encore trouvé le courage d’écrire quelques mots pour Mado, sur un papier semblable à celui des lettres qu’il lui envoyait du front. « Adieu la vie », commençait-il comme dans la chanson de Craonne, « adieu ma femme. J’ai toujours autant d’amour pour toi mais je ne suis plus bon à vivre. Tu n’y es pour rien. SOIS HEUREUSE. Tu es la meilleure des mères. NE LAISSE JAMAIS MON FILS PARTIR À LA GUERRE. »