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feuillet 3

Où le biographe amateur tente de répondre à quelques interrogations des lecteurs et d’endiguer la pluralité foisonnante des mères.


Car c’était une toute petite bestiole, un peu fripée, paupières gonflées, nombril maladroitement noué sous le bandage soigneux. Olga Polka gardera toujours ce nombril proéminent qui fera sourire, parfois, ses amants. Un bébé dont on s’était occupé le mieux possible, mais avec les moyens du bord. Seule. Un bébé dont la mère s’était occupée seule.

En cachette. Certainement. Elle n’a pas pu faire autrement. Elle était obligée, mon sourçon, elle a pris soin de toi, elle t’a déposée ici, elle t’a confiée à moi. C’est ça. Tout va bien maintenant.

De toutes ses forces, Joséphine décida alors de ne pas savoir. Elle les connaissait toutes. Ou alors, il avait fallu qu’on vienne de loin. De La Bégüe, des Planets… Avec ce qui est tombé depuis hier matin… Il ne fallait pas essayer de comprendre. Cesser d’analyser chaque indice. Si cet enfant avait été déposé en secret, c’est que ce secret était nécessaire.

Tu n’iras pas à l’assistance. S’il le faut, je dirai que tu es de moi. Mais Fine était payée pour savoir que deux et deux font quatre. Si puissant que fût, soudain, son désir de faire sienne la petite — et durant quelques secondes elle en fit le rêve parfait —, si indifférente qu’elle fût au qu’en-dira-t-on — et l’on pouvait s’attendre au pire —, elle comprit aussitôt qu’avec un mensonge aussi grossier, on courait à la catastrophe. Or Fine n’avait pas le goût de la catastrophe.


Après le bain, elle renoua au poignet d’Olga Polka le ruban brodé. Elle déchira son plus vieux drap, pour n’en garder que le centre, assoupli par l’usure et dans lequel elle emmaillota le bébé, non sans avoir soigné et pansé le nombril. Olga Polka s’abandonnait tranquillement au geste sûr de Fine, qui s’était fait la main sur plusieurs petits frères. Il va falloir te trouver une mère de rechange, ma belloune ; une qui soit crédible. Une qui veuille bien. Il va falloir que tu m’aides. Nous ne serons pas trop de deux à la convaincre. Joséphine réfléchit pendant la toilette, réfléchit en berçant Olga Polka, en la couchant dans une corbeille. Elle passa en revue chaque femme en âge de procréer, dans le village ou au-delà, parmi ses sœurs, ses cousines, ses amies les plus proches et celles qu’elle avait presque perdues de vue. Il allait falloir trouver vite une solution : à peine le temps de faire un brin de ménage, de laver la brassière et les langes, Olga Polka se réveillait et braillait de nouveau. Comment dissimuler cet être incontrôlable lorsque la classe reprendrait ? Une chance encore qu’elle ne logeât pas à l’école, et que la ferme fût un peu isolée. Mais si quelqu’un passait ? On avait souvent besoin d’elle, pour un papier, pour le secrétariat de la mairie…

La journée lui fila entre les doigts. Tétées, changes, et les tâches inévitables : finir la traite d’Aubépine, la nourrir, nourrir les moutons, les lapins, les poules, les chats et le chien, faire du feu, se nourrir –pain, pomme, fromage. Elle fut sur le point de descendre passer un télégramme à Mathilde, ou à sa sœur, renonça, revint vers son sac, le reposa. Aucune ne pouvait, décemment, faire passer cet enfant pour le sien. Chacune à sa façon essaierait de la convaincre d’emmener la petite en mairie. Clémence ferait appel à sa raison « On n’en meurt pas de l’assistance. Tu dramatises toujours. » Quant à Mathilde ! « Comment ! Mais tu es folle ! Te mettre un gosse sur les bras ! … Quoi ? Moi ? » Et c’était vrai. Elle ! Et sa peinture, et sa liberté.


Non. Il fallait trouver une femme mariée. Un peu isolée, pas trop sociable, qu’on aurait pu ne pas voir grossir… Mais il faudrait aussi mettre le mari dans le coup. Fine se sentait d’attendrir une femme – surtout en proposant de verser une pension – mais un couple ! Ça faisait tout de même beaucoup. Beaucoup de  raisons raisonnables de refuser, de résister à l’attendrissement.

Ce qu’il aurait fallu, c’est une femme mariée, mais sans homme, quoi ! Espèce de buse. Évidemment, mariée mais sans homme ! C’était Mado qu’il fallait aller voir. La petite Mado des Combes, veuve depuis six mois et qui ne venait presque jamais au village.


Il faudrait monter aux Combes à la nuit tombée. Et sans passer par les Fourniers, où les chiens la feraient repérer. Donc, faire le tour par le Forest… il vaut mieux prendre le mulet.

Pas de mulet ; Léon était parti avec.


Mais toute son énergie lui était revenue, maintenant qu’elle savait où elle allait. Elle s’activait en parlant au bébé, tu vas voir, ta mère, comme elle a de beaux yeux et comme elle chante bien. Ça n’est pas une femme comme les autres, tu sais, elle a un caractère… elle a du caractère. Mais vivante, tu verras, vivante, forte. C’est tout à fait la mère qu’il te faut. Olga Polka tétait la chèvre. Est-ce qu’elle a une chèvre ? Non, il n’y avait pas de chèvre aux Combes. Si j’emmenais Aubépine ?


Ainsi, adoptée à l’aube par Fine, puis par Mado avant l’aube suivante, Olga Polka eut deux mères, trois si l’on compte Aubépine ; avec Zoé, quatre — mais nous parlerons de Zoé plus tard.


Cette diffraction, ce découpage  natif de la fonction maternelle, cette incarnation plurielle, cette prompte recomposition d’une maternité qui, pour être redistribuée autrement, n’en recréait pas moins une complétude « naturelle » n’y peut-on pas reconnaître une des formes   les plus profondes de l’art culinaire (de tout art, peut-être) ?