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feuillet 12

 

Où Mado, pour consoler Olga Polka de la perte de son secret, lui en offre deux autres, et non des moindres.

 

Olga Polka n’a pas voulu partir aux ruches avec Élie et Félix. Zélie et Thérèse sont allées mener les moutons dans les blaches. Les petits sont à la rivière avec ceux de Fontfaye. L’été, qui a tant tardé cette année, est venu d’un coup, aveuglant et torride.

Mado s’est accordé une journée de (relatif) repos, après le coup de feu des vers à soie, particulièrement épuisant : en plus de la cueillette et de la coupe des feuilles de mûrier, qui prennent toujours des proportions gargantuesques en fin de croissance, il a fallu chauffer là haut presque tout le temps, tant il faisait frais, et faire face à une attaque de flacherie, brûler les vers malades, nettoyer, encore nettoyer. Pour finir rien de grave, mais beaucoup de travail. On sort de là comme d’une croisade, on est épuisé, on ne sait plus où on est. Il faut reprendre son souffle, et ses marques.

Elle a donné aux volailles, expédié une petite lessive, cueilli quelques haricots avant la grosse chaleur, puis s’est installée avec un livre dans le fauteuil en osier, à l’ombre du tilleul. Mais, soit que ce roman soit vraiment trop niais (« Brigitte jeune fille », emprunté à la bibliothèque de la paroisse), soit que la fatigue l’empêche de se concentrer sur sa lecture… Non : c’est que la petite tourne-vire, sans rien trouver qui l’intéresse, depuis ce matin. Depuis des jours, en fait.

 

Mado est un peu démunie devant le vague à l’âme de sa fille : il lui semble que, quoi qu’elle dise, quoi qu’elle propose, Olga Polka lèvera sur elle un regard apitoyé et un brin méprisant.

« Ce n’est plus une petite fille. » C’est la phrase qui s’impose, et dont elle ne sait pas trop que faire. Félix et Zélie ne l’ont pas préparée à ça. Lui, il pleure un bon coup, à chaudes larmes, et réclame un câlin. Puis retourne à ses jeux, débarrassé de sa peine. Zélie, elle, ne demande aucune consolation… mais rien de plus simple que de la sortir d’un chagrin, de la divertir, fût-ce avec une obligation pesante devant laquelle elle va renâcler, taper du pied, et retrouver subito dix autres choses à faire, toutes plus passionnantes les unes que les autres. Olga Polka, non. Rien ne prend. Elle ne s’oppose pas : elle vient de passer la matinée à promener vaguement un balai dans la maison, sans déranger la moindre poussière, mais sans chercher à se soustraire. Absente.

 

Ça fait un peu peur, quand même. Surtout quand on a vu Abel… Mon petitou (mais elle n’ose pas le lui dire à voix haute, de peur de la froisser), ma loupiote, mon cabri, qu’est-ce que tu traînes de si lourd ?

 

Mais elle le sait. Elle sait l’amour que sa fille porte à Fine, et qu’elle pourrait en être jalouse tant il y a d’admiration dans cet amour, et tant son amour à elle est impuissant devant la blessure d’Olga Polka, depuis l’affaire du poème. Qu’elle lui ait dit sa joie de savoir qu’elle lit, offert même un livre rien que pour elle, la petite s’en fiche complètement : elle a déçu Fine, elle ne s’en remet pas. Ou peut-être même que Fine l’a déçue, à ne pas comprendre. Parfois il y a une sorte de colère rentrée, de violence sourde. Comme en cet instant : la petite a taillé un crayon, bien pointu, et se l’enfonce consciencieusement dans la paume de la main, comme un gamin insensible torturant un insecte, le regard un peu fixe. Et ça dure. Elle revient au canif, taille de nouveau la pointe, revient à sa main. Elle va finir par arriver à se blesser vraiment !

 

— Galou ? (c’est son petit nom pour les moments très intimes, et très tendres — va savoir comment Olga Polka est devenu Galou, Galine…) Galou ma grande, il faut qu’on se parle, toutes les deux.

 

La petite a levé les yeux, des yeux d’océan sous la pluie, immenses et humides, mais quand même parcourus, ce coup-ci, d’une risée, d’un frémissement, d’une interrogation.

 

— Maintenant que je suis sûre que tu sais garder un secret../ ah non, pleure pas, c’est pas un reproche, au contraire. Ça fait sept ans que j’attends ce moment. Oui, depuis ta naissance. Que tu sois assez grande pour garder un secret. Viens sur mes genoux.

 

Alors Mado raconta à Olga Polka le secret de sa découverte, la première tétée avec Aubépine, l’arrivée de Fine dans la nuit, et qu’elle l’avait adoptée, mais sans rien dire, pour qu’on ne risque pas de la lui enlever, de la placer dans un orphelinat.

Il y eut des questions, beaucoup, on fouilla au fond de la commode pour ressortir la brassière et le bracelet brodé à son nom. Mado eut peur, tout le temps, peur que ces aveux ne provoquent un choc plus grand encore, un chagrin encore plus profond. Mais Olga Polka ne semblait pas triste, à peine surprise, juste curieuse, très curieuse. « Et pourquoi tu m’a adoptée ? Tu étais pas obligée… »

 

— Oh non, pas obligée. Mais quand je t’ai prise dans mes bras, si tu savais, tu t’es blottie avec une telle confiance… C’est toi qui m’a choisie, tu sais.

 

Et papa ? Il fallut raconter beaucoup de choses, expliquer les pourquoi des comment : Olga Polka ouvrait de grands yeux sur sa mère, soudain nimbé d’une aura romanesque, en jeune veuve secrètement amoureuse.

Et Félix, et Zélie ? « C’est ton secret, on ne leur a rien dit. » Il fallut réfléchir à la façon de le leur annoncer, et si on le dirait aussi aux petits, ou plus tard.

 

Il y eut beaucoup de questions, et de longs silences.

— Et tu crois pas que Fine c’est ma mère, alors ? Enfin, la mère qui m’a… elle n’arrivait pas à finir sa phrase.

— …ta mère naturelle. Non, pas Fine.

— Tu es sûre ? Comment tu peux être sûre ?

— Elle me l’a dit, je la crois. Et puis, tu vois Fine broder ton nom au point de bourdon ?

Elles ont piqué un fou rire. Fine était totalement réfractaire à la broderie et à la couture. Incapable même de recoudre un bouton. C’était Léon qui rapetassait les vêtements. Et il n’allait pas jusqu’à broder !

 

Viens, on va se faire une gâtouille, proposa Mado lorsqu’elles reprirent leur souffle. Partager la gâtouille de Mado était une faveur rare : on choisissait dans les denrées présentes à la maison ce qui vous faisait le plus envie, là, dans l’instant. Sucré, salé, ordinaire ou luxueux (luxe relatif, mais il y avait bien parfois du chocolat, une orange, une boite de sardines à l’huile, une motte de beurre…) Puis on concoctait un mélange, plus ou moins élaboré — la conjonction de mets aussi divers supposait un peu de précision dans les dosages et les préparations. C’était toujours surprenant, parfois bon, ou même délicieux.

Je te laisse imaginer, lecteur, quel ferment sera, pour la vie d’Olga Polka, pour ses inventions culinaires, le souvenir de ces gâtouilles, rares, précieuses !

 

La recette devait rester secrète : on promettait de ne jamais la révéler à personne. Mais celle-ci, c’est Olga Polka qui me l’a rapportée, et j’ai l’autorisation de la divulguer.

Ce fut assez simple, et somptueux. Pomterres (ah oui, jamais Mado ne prononçait distinctement « pomme de terre », au point qu’Olga Polka fut longtemps convaincue que c’était en un seul mot), vieilles pomterres bien farineuses, simplement bouillies, puis écrasées avec du sel, de l’huile d’olive, du poivre, de la noix muscade, et une bonne cuillerée de miel. Pour couronner le tout, elles saupoudrèrent la purée de cacao. C’était divin.

 

Après dégustation, Olga Polka se blottit dans les bras de Mado. « ma petite mère », murmura-t-elle en s’endormant.