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feuillet 11

 

Où l’on se gardera de croire que les chagrins des petits sont de petits chagrins…

 

Un énorme chagrin s’empara alors d’Olga Polka.

 

Un chagrin qui la tint, de longs mois, dans une douloureuse interrogation : on pouvait donc s’aimer et ne pas se comprendre, s’aimer tendrement et pourtant buter contre ce mur. Emportée par son élan, elle s’était cognée sans avoir rien vu venir contre la déception de Fine, contre sa stupéfaction.

 

Elle avait pourtant cru faire de son mieux pour trouver sa place dans ce monde, opaque et compliqué, qu’était l’école.

La rentrée avait été rude. C’est peu dire pourtant qu’elle l’attendait avec impatience. Depuis longtemps elle enviait les grands, leurs longues journées dans cet univers mystérieux, en compagnie de Fine, alors qu’elle restait à la maison avec les petits.

Déçue, elle avait été déçue. La maîtresse ne ressemblait guère à la Joséphine qu’elle aimait, celle qui venait lire à l’heure du coucher ou l’invitait chez elle certains dimanches, disponible, toujours prête à écouter, à répondre, à engager un jeu, une promenade, à l’associer à ses occupations, à s’occuper d’elle. Ça n’était vraiment pas pareil, avec toute cette bande de gosses, tout était plus lourd, et la maîtresse si lointaine, ça n’avait pas le même goût qu’en tête à tête. La conversation à bâtons rompus devenait un exercice un peu fastidieux, où il fallait écouter des trucs rebattus et mordre sa langue pour ne pas détonner. Tout, herboriser, aller chercher de la glaise à Font Nègre pour modeler des santons, chanter, apprendre à faire du beurre ou à peser la farine pour les crêpes, dessiner sa maison rêvée et en faire, ensuite, le plan à l’échelle, toutes ces choses passionnantes que Fine savait inventer devenaient, à l’école, des entreprises lentes et pesantes, des consignes cent fois répétées, des assauts de ratages et d’échecs — on peut s’intéresser aux siens, y trouver une sorte d’excitation, mais ceux des autres… Fine oui, Fine s’intéressait à tous, n’était jamais lasse, jamais blasée, patiente et attentive à tous… mais Olga Polka ne comprenait pas pourquoi. Elle n’arrivait pas à comprendre ce qui lui plaisait tant, ce qui leur plaisait tant, à tous, quand elle s’ennuyait tellement.

 

À six ans on est encore très fort pour protéger son imagination des assauts de la réalité environnante, pour préserver sa bulle, laisser les discours, les injonctions et les contraintes se disperser à la surface, et rêver en douce. Olga Polka s’arma de cette force, apprit en quelques semaines à suivre le courant, à faire semblant d’être là, durant que son rêve vagabondait dans les collines avec Aubépine ou retenait son souffle devant un papillon — et rien n’était alors plus réel que la sensation de sa main dans la main de son père. L’année s’était écoulée ainsi, elle était vaguement déçue mais ça ne semblait pas très grave. Après tout, peut-être que tout le monde faisait semblant aussi, que le jeu était de faire semblant…

Elle voulait faire plaisir à Fine. Elle faisait de son mieux.

Pas un instant, elle n’avait cherché à la tromper. Garder pour elle seule cette chose précieuse, la lecture, et ne partager avec la classe que ce qu’elle pouvait partager sans l’abimer, elle avait trouvé ça naturel, elle l’avait fait sans la moindre interrogation, elle n’avait pas supposé un instant que ça pouvait blesser Fine.

 

L’incident du poème avait crevé sa bulle. Sa vague déception était devenue une blessure vive, qui semblait ne jamais pouvoir guérir.

Elle n’avait rien compris. Elle ne comprenait rien. Faire ensemble, besogneusement, des choses qu’on pouvait faire seule, portée par son propre mouvement, sans frein et sans encombrement, la plongeait dans un ennui profond, quand Fine semblait, au contraire, trouver ça formidable. Ça, c’était déjà assez triste. Mais surtout, le bonheur évident et incompréhensible de la maîtresse dans sa classe, entourée de toute cette marmaille, ternissait leurs tête-à-tête, semblait faire de ces moments, si précieux pour elle, quelque chose de pauvre, de dérisoire. Ça la blessait plus qu’elle ne pouvait dire, plus qu’elle ne pouvait même penser.

 

Quelques semaines précautionneuses et fragiles de part et d’autre avaient suivi l’événement. Puis ce furent les vacances. Fine s’absenta. Peut-être aurait-elle dû parler avec l’enfant avant son départ, peut-être n’a-t-elle pas su comment s’y prendre, pas pu… À coup sûr elle aussi restait triste et préoccupée, et c’est bien probable qu’Olga Polka fut au cœur de quelques conversations avec les amis et les collègues qu’elle rencontra au cours de ses pérégrinations estivales.

Mais enfin, pendant ce temps, la petite se sentit abandonnée, abandonnée et incomprise, et plongée dans une acédie dont elle crut ne plus jamais pouvoir émerger. Elle n’avait plus goût à rien, pas même à lire, surtout pas à lire… elle regardait avec étonnement les autres, les autres si joyeux et entreprenants. Comment font-ils, comment font-ils pour avoir envie de se lever, le matin ?

 

On prend mal la mesure des désespoirs enfantins. Celui d’Olga Polka passa (presque) inaperçu. Pourtant, sous son désespoir muet, sous son envie-de-rien qu’on pouvait confondre avec une nonchalance estivale, un profond bouleversement était à l’œuvre.